Une étude publiée dans JAMA Pediatrics en avril 2026, menée auprès de plus de 100 000 jeunes aux États-Unis, met en évidence un recours particulièrement faible à la PrEP, y compris chez des jeunes présentant des indicateurs pouvant justifier son utilisation. L’âge, le genre, la région de résidence et le contexte législatif sont associés à des différences importantes d’accès. Des résultats qui interrogent autant les pratiques des professionnel·les de santé que les politiques de prévention.
Une étude nationale pour comprendre le faible recours à la PrEP
La PrEP permet de prévenir l’infection par le VIH chez les personnes séronégatives exposées à un risque de transmission. Pourtant, les adolescent·es et les jeunes adultes restent sous-représenté·es parmi ses utilisateur·ices. Pour mieux comprendre les facteurs associés au défaut de prescription de ce mode de prévention efficace, Nicholas Venturelli, Douglas Krakower et Laura Garabedian ont analysé des données d’assurance maladie aux États-Unis.
Publiée le 6 avril 2026 dans JAMA Pediatrics, leur étude rétrospective porte sur 100 536 jeunes âgé·es de 13 à 21 ans, couvert·es par une assurance maladie privée, entre 2018 et 2022. Les chercheur·ses ont retenu les personnes dont les dossiers médicaux comportaient des indicateurs susceptibles de justifier une proposition de PrEP : comportements sexuels identifiés comme à risque ou diagnostic d’une IST bactérienne, notamment la gonorrhée, la chlamydia ou la syphilis.
L’objectif était d’identifier les caractéristiques individuelles, géographiques et médicales associées à la délivrance d’une prescription de PrEP. Les auteur·ices ont notamment étudié l’âge, le genre, la région de résidence et les caractéristiques législatives des États, en particulier les dispositions protégeant les personnes LGBTQI+.
Il faut également garder en tête que cette étude ne porte pas sur l’ensemble des jeunes aux États-Unis, mais sur une population assurée et sélectionnée à partir d’indicateurs médicaux disponibles. Elle renseigne donc sur les disparités de recours à la PrEP dans cette population, sans permettre de mesurer directement la couverture préventive de toute la jeunesse américaine.
1 598 prescriptions délivrées sur plus de 100 000 jeunes
Le résultat principal est sans ambiguïté : parmi les 100 536 jeunes inclus·es dans l’étude, seules 1 598 personnes se sont vu prescrire la PrEP pendant la période de suivi.
Les auteur·ices rapportent un taux d’initiation de 6,9 pour 1 000 personnes-années (intervalle de confiance à 95 % : 6,5 à 7,2). Cet indicateur établit un rapport entre le nombre de premières prescriptions et le temps de suivi cumulé. Il ne correspond donc pas à une proportion de jeunes sous PrEP à un moment donné.
La différence entre les groupes d’âge est particulièrement marquée. Les jeunes de 20 à 21 ans avaient une probabilité d’initier la PrEP environ 3,4 fois supérieure à celle des moins de 18 ans, après ajustement statistique. Autrement dit, les mineur·es étaient nettement moins susceptibles de pouvoir commencer une PrEP, alors même que l’étude avait identifié chez ces jeunes des éléments pouvant justifier la proposition de cette prévention.
Ce constat soulève une question centrale : comment rendre la PrEP accessible dès lors qu’elle est pertinente ?
La prescription ne dépend pas uniquement de l’existence d’un médicament efficace. Elle suppose aussi que l’information circule, que les professionnel·les connaissent les recommandations, que les jeunes puissent aborder leur sexualité sans crainte du jugement et que les conditions pratiques et administratives permettent d’accéder aux soins.
Des écarts importants selon le genre
L’étude observe également une différence considérable entre les groupes classés selon le genre dans les données administratives. Les jeunes identifié·es comme de sexe masculin avaient une probabilité d’initier la PrEP 15,6 fois supérieure à celle des jeunes identifié·es comme de sexe féminin, après ajustement pour les autres variables étudiées.
Ce rapport doit être interprété avec prudence. Il s’agit d’une association statistique, et non de la démonstration que le genre détermine à lui seul le recours à la PrEP. Les dossiers d’assurance ne permettent pas, à eux seuls, d’expliquer les mécanismes à l’origine de cet écart. Ils ne renseignent pas non plus suffisamment sur l’identité de genre, les pratiques sexuelles, la perception du risque ou les échanges entre patient·es et soignant·es.
L’ampleur de la différence invite néanmoins à interroger la manière dont la prévention du VIH est proposée. La PrEP reste souvent associée, dans les représentations comme dans certaines pratiques de soins, aux hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes. Or les besoins de prévention ne se limitent pas à ce groupe.
Les femmes et les jeunes personnes ayant d’autres pratiques sexuelles peuvent également bénéficier d’une information et d’une évaluation adaptées à leur situation. Lorsque les professionnel·les de santé ne pensent pas spontanément à la PrEP pour certains publics, ou que les messages de prévention ne leur sont pas adressés, une partie des besoins risque de rester invisible.
L’enjeu n’est pas de proposer systématiquement la PrEP à tout le monde, mais de permettre à chaque personne concernée d’en discuter, sans présupposés sur son genre, son orientation sexuelle ou ses pratiques.
Le lieu de résidence et le contexte politique comptent aussi
Les disparités observées ne concernent pas uniquement les caractéristiques individuelles. Les jeunes résidant dans le Sud et le Midwest des États-Unis avaient une probabilité d’initier la PrEP plus faible que celle des jeunes du Nord-Est. Ces résultats indiquent une initiation moins fréquente dans ces régions, mais ne permettent pas d’attribuer directement ces écarts à une cause unique.
Les auteur·ices ont également étudié l’association entre les politiques favorables aux personnes LGBTQI+ et l’utilisation de la PrEP. La présence de dispositions législatives protectrices au niveau des États était associée à une probabilité d’initiation de la PrEP supérieure d’environ 36 % (rapport de risques instantanés ajusté : 1,36 ; IC à 95 % : 1,23-1,52).
Cette association ne démontre pas que ces lois entraînent mécaniquement une augmentation du recours à la PrEP. D’autres différences entre les États peuvent intervenir, notamment l’organisation des soins, les pratiques professionnelles, les ressources disponibles ou l’environnement social.
Elle souligne néanmoins l’importance du contexte dans lequel s’inscrit la prévention. Les politiques publiques et le climat social peuvent contribuer à créer des conditions plus ou moins favorables à l’accès aux soins, en particulier pour les personnes LGBTQI+. La prévention du VIH, et il faut utiliser toutes les occasions pour le rappeler, ne se résume pas à la disponibilité d’un traitement : elle dépend surtout des environnements dans lesquels les personnes peuvent s’informer, consulter et demander une protection.
Les professionnel·les de santé : un relais encore insuffisant ?
Un autre résultat concerne la place des pédiatres dans le parcours de prévention. Parmi les 1 598 jeunes ayant bénéficié d’une prescription de PrEP, 141, soit 8,8 %, avaient un dossier médical dans lequel un pédiatre avait documenté des éléments suggérant un bénéfice potentiel de cette prévention. Toutefois, seules 76 prescriptions, soit 4,8 % de l’ensemble des prescriptions de PrEP retirées, étaient documentées comme ayant été délivrées dans ce contexte pédiatrique. Ces résultats soulignent la faible contribution documentée des pédiatres aux parcours de prescription de la PrEP chez les jeunes.
Ces chiffres suggèrent que les pédiatres occupaient une place limitée dans les parcours de prescription observés. Ils ne prouvent cependant pas que les autres jeunes n’avaient bénéficié d’aucune discussion sur la PrEP : celle-ci peut avoir été proposée par d’autres professionnel·les, et les données administratives ne retracent pas nécessairement toutes les consultations ni tous les échanges.
La période de l’adolescence est pourtant déterminante pour construire une prévention adaptée aux besoins et aux pratiques de chacun·e. Les consultations de médecine générale, de pédiatrie et de santé sexuelle peuvent constituer des occasions d’aborder le VIH, les IST et les différentes stratégies de prévention, dans un cadre confidentiel et sans jugement.
Cela suppose que les professionnel·les disposent d’informations actualisées sur la PrEP, sachent identifier les situations dans lesquelles elle peut être pertinente et puissent en parler sans réduire la sexualité des jeunes à une succession de comportements à risque.
La formation, les outils d’aide à la prescription et l’organisation de parcours accessibles pourraient contribuer à mieux intégrer cette prévention aux soins courants.
Des résultats à replacer dans leurs limites
L’intérêt de cette étude tient à la taille de la cohorte et à la possibilité d’examiner simultanément plusieurs facteurs associés à l’utilisation de la PrEP. Mais plusieurs limites doivent être prises en compte. D’abord, les données concernent uniquement des jeunes bénéficiant d’une assurance privée. Elles ne représentent pas nécessairement les jeunes sans assurance ou couvert·es par d’autres dispositifs, pour qui les obstacles à l’accès aux soins peuvent être différents. Ensuite, les indicateurs utilisés pour sélectionner les participant·es reposent sur des diagnostics et des codes administratifs. Ils ne recensent pas toutes les situations dans lesquelles une PrEP pourrait être pertinente. À l’inverse, la présence d’un diagnostic d’IST ou d’un comportement codé comme à risque ne suffit pas, à elle seule, à déterminer le besoin individuel de PrEP.
Enfin, l’étude porte sur les prescriptions de PrEP effectivement retirées en pharmacie, et non sur l’ensemble du parcours conduisant à leur obtention. Elle ne permet pas de distinguer précisément l’absence d’information, l’absence de proposition médicale, un refus de la PrEP, les difficultés financières ou administratives, ni les éventuels obstacles liés à la confidentialité.
Les associations statistiques relevées ne permettent donc pas de désigner une cause unique au faible recours. Des recherches complémentaires, notamment qualitatives, seraient utiles pour comprendre les expériences des jeunes, leurs besoins et les pratiques des professionnel·les.
Faire de l’accès à la PrEP un enjeu d’équité
Cette étude réaffirme qu’un outil de prévention disponible n’est pas nécessairement un outil accessible. Le faible nombre de prescriptions observées, les différences entre groupes d’âge et de sexe, ainsi que les écarts géographiques invitent à dépasser une approche centrée sur la seule connaissance du médicament.
Pour les auteur·ices, améliorer le recours à la PrEP chez les jeunes suppose notamment d’agir sur les disparités territoriales, les obstacles liés aux politiques publiques et l’implication des professionnel·les de santé.
Ces pistes doivent s’inscrire dans une approche globale de la santé sexuelle : information accessible, consultations adaptées, confidentialité, formation des soignant·es et possibilité de discuter de ses pratiques sans stigmatisation. Elles impliquent également de ne pas limiter les messages de prévention aux publics auxquels la PrEP est initialement associée.
Les résultats américains ne peuvent pas être transposés directement à la France, où les systèmes de santé, les conditions de prescription et les dispositifs d’accès à la prévention diffèrent. Ils posent toutefois une question qui dépasse le contexte états-unien : comment garantir que les jeunes puissent connaître les outils de prévention du VIH et y accéder lorsqu’ils en ont besoin ?
La PrEP est un moyen de prévention efficace. Encore faut-il que les personnes concernées puissent en entendre parler, en discuter librement et y accéder dans des conditions adaptées à leur situation. L’enjeu est autant médical que social et politique : faire de la prévention un droit réellement accessible, plutôt qu’une possibilité théorique.
Source
Venturelli N, Krakower D, Garabedian L. HIV Preexposure Prophylaxis Uptake Among US Youth in a National Claims Database. JAMA Pediatr. 2026;180(6):659–667. doi:10.1001/jamapediatrics.2026.0682