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Travail du sexe, prévention et accès aux soins : dix ans après la pénalisation des clients, où en est la santé des TDS ?

par | 17.06.2026

Temps de lecture : 10 minutes

Le mois des fiertés est souvent l’occasion de réaffirmer que les avancées en matière de lutte contre le VIH et de santé sexuelle sont nées des mobilisations communautaires. Parmi celles-ci, les travailleurs et travailleuses du sexe (TDS) occupent une place importante. Dès les premières années de l’épidémie de sida, ils et elles ont développé des stratégies de prévention, d’entraide et de réduction des risques qui continuent aujourd’hui de contribuer à la santé de leurs communautés.

Cette année marque également les dix ans de la loi du 13 avril 2016 pénalisant les clients. Présentée comme un outil de protection des personnes prostituées, cette réforme continue de faire l’objet de vives critiques de la part des associations de lutte contre le VIH, des organisations communautaires et des collectifs de travailleur·ses du sexe. Le bilan est loin d’être positif : aggravation de la précarité économique, dégradation des conditions d’exercice, éloignement des dispositifs de prévention et difficultés accrues d’accès aux soins. Dix ans après son adoption, les effets de cette politique sur la santé et les droits des personnes concernées demeurent fortement questionnés.

Alors que la première grande enquête nationale consacrée à la santé des travailleur·ses du sexe est actuellement menée en France, plusieurs travaux récents permettent de dresser un état des lieux des conditions de vie, de l’accès aux soins et de l’accès à la prévention, notamment la PrEP. Ils rappellent surtout une évidence trop souvent oubliée : les TDS ne sont pas seulement des bénéficiaires des politiques de prévention.

Les TDS, acteur·rices historiques de la lutte contre le VIH-Sida

L’histoire du VIH-Sida ne peut être racontée sans les communautés concernées. Si les mobilisations des personnes vivant avec le VIH, des hommes gays et des associations de lutte contre le VIH-Sida sont aujourd’hui largement reconnues, le rôle joué par les travailleur·ses du sexe demeure souvent relégué au second plan.

Dans de nombreux pays, les TDS ont été parmi les premiers groupes à développer des pratiques collectives de réduction des risques, à promouvoir l’usage du préservatif et à diffuser des messages de prévention adaptés aux réalités du terrain. Bien avant l’apparition de la PrEP ou la reconnaissance du TasP, ces savoirs communautaires ont constitué l’un des principaux remparts face à la transmission du VIH.

Cette expertise demeure aujourd’hui essentielle. Les associations communautaires intervenant auprès des personnes exerçant le travail du sexe rappellent régulièrement que la prévention ne repose pas uniquement sur la diffusion d’outils biomédicaux. Elle dépend aussi de la capacité des personnes concernées à construire des stratégies de protection adaptées à leurs conditions de vie, à leurs pratiques et aux contraintes qu’elles rencontrent.

Cette approche entre toutefois en tension avec les politiques publiques qui continuent de considérer les TDS principalement sous l’angle de la vulnérabilité ou de la répression, plutôt que comme des acteurs et actrices de santé à part entière.

Dix ans après la pénalisation des clients, un bilan plus que contesté

Adoptée en avril 2016, la loi visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel a introduit en France la pénalisation de l’achat d’actes sexuels. Présentée comme un outil de protection des personnes prostituées, elle fait depuis l’objet de critiques constantes de la part de nombreuses organisations de santé communautaire, de défense des droits humains et de collectifs de travailleur·ses du sexe.

Pour ces organisations, la pénalisation des clients n’a pas supprimé le travail du sexe. Elle a surtout modifié ses conditions d’exercice. Plusieurs travaux menés ces dernières années décrivent un déplacement de l’activité vers des espaces plus isolés, une diminution du pouvoir de négociation des personnes concernées et une aggravation de leur précarité économique.

Ces évolutions ne sont pas sans conséquences sur la santé. Lorsque les revenus diminuent ou deviennent plus instables, il devient plus difficile de refuser certaines pratiques, de prendre du temps pour se rendre à des rendez-vous médicaux ou encore d’assurer un suivi préventif régulier. Les associations engagées dans la lutte contre le VIH soulignent ainsi que les politiques répressives produisent souvent l’effet inverse de celui recherché : elles éloignent les personnes concernées des dispositifs de santé au lieu de les en rapprocher.

Cette question est au cœur du récent rapport communautaire « Droits et politiques du travail sexuel », publié en 2026, qui met en lumière l’impact des cadres juridiques sur les conditions de vie, la sécurité et l’accès aux droits des travailleur·ses du sexe. L’enquête rappelle que les enjeux de santé ne peuvent être dissociés des enjeux de protection sociale, de logement, de revenus ou encore de statut administratif.

Une santé encore largement invisibilisée en France

Malgré leur place centrale dans les stratégies de prévention du VIH et des autres IST, les travailleur·ses du sexe demeurent largement invisibilisé·es dans les statistiques de santé publique françaises. Les connaissances disponibles restent fragmentaires, souvent limitées à des enquêtes locales, à certains territoires ou à des sous-groupes spécifiques de population. Cette absence de données contribue à rendre moins visibles les besoins de santé des personnes concernées et limite la capacité des pouvoirs publics à élaborer des réponses adaptées, avec la contrainte de la pénalisation des clients.

C’est précisément pour répondre à cette lacune qu’a été lancée, le 1er juin 2026, l’enquête Tessa (« Travail du sexe, prostitution, santé, soins et assurance »). Portée par l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Irdes), en partenariat avec l’Université Paris-Dauphine, l’Université de Bordeaux et plusieurs acteurs communautaires, dont AIDES, Grisélidis et Médecins du Monde, elle constitue la première enquête scientifique nationale à visée représentative consacrée à la santé des travailleur·ses du sexe en France.

L’ambition de Tessa est de produire des données robustes sur l’état de santé physique, mentale et sexuelle des travailleur·ses du sexe et des personnes en situation de prostitution en France, mais aussi sur leurs parcours de soins, leur recours au dépistage, leur couverture maladie, leurs conditions de vie et leurs expériences de discriminations, de violences ou de renoncement aux soins. L’étude s’intéresse également aux dimensions économiques, familiales et migratoires susceptibles d’influencer l’accès à la santé et à la prévention.

L’originalité de l’enquête tient notamment à sa méthodologie. Elle repose sur un échantillon aléatoire, par tirage au sort, de personnes majeures exerçant une activité de travail sexuel via des plateformes internet, constitué à partir de sites d’escorts. Les participant·es sont invité·es à répondre à un questionnaire en ligne, disponible en onze langues, explorant notamment l’accès à l’Assurance maladie, à la Complémentaire santé solidaire (CSS) ou à l’Aide médicale d’État (AME), les recours aux services de santé, les obstacles rencontrés dans les parcours de soins ainsi que les déterminants sociaux susceptibles d’influencer leur état de santé.

Soutenue par la Direction générale de la santé et Santé publique France, l’enquête a obtenu en 2024 les autorisations du Comité éthique et scientifique pour les recherches, les études et les évaluations dans le domaine de la santé (Cesrees) ainsi que de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL). Ses résultats devraient constituer, pour la première fois à cette échelle, une base de connaissances solide permettant de mieux documenter les inégalités de santé auxquelles sont confrontés les travailleur·ses du sexe et d’orienter les futures politiques publiques dans ce domaine.

Accès aux soins : des obstacles qui dépassent le seul système de santé

Les observations réalisées depuis plusieurs années par les associations de terrain montrent que les difficultés d’accès aux soins des travailleur·ses du sexe ne peuvent être réduites à une question d’offre médicale.

La précarité économique, les difficultés administratives, les discriminations, les violences ou encore l’instabilité du logement pèsent directement sur la capacité des personnes à consulter un professionnel de santé, à réaliser un dépistage ou à engager un suivi médical dans la durée. Les personnes migrantes sont particulièrement exposées à ces difficultés. Selon leur situation administrative, l’accès à l’Assurance maladie ou à l’AME peut s’avérer complexe, notamment lorsque s’ajoutent des obstacles linguistiques, la méconnaissance des droits ou la crainte de la stigmatisation.

Cette réalité rappelle que les déterminants sociaux de santé jouent un rôle central dans la prévention du VIH. L’accès aux soins ne dépend pas uniquement de l’existence d’un dispositif médical. Il dépend aussi de la capacité des personnes à faire valoir leurs droits et à vivre dans des conditions compatibles avec le maintien de leur santé.

La PrEP : un outil encore insuffisamment accessible

L’arrivée de la prophylaxie pré-exposition (PrEP) a profondément transformé la prévention du VIH. Pourtant, les données européennes montrent que les travailleur·ses du sexe ne bénéficient pas toujours de cet outil à la hauteur de leurs besoins.

Publié en 2025 par l’European Sex Workers’ Rights Alliance (ESWA), le rapport communautaire UnPrEPared 2.0 s’appuie sur les témoignages de travailleur·ses du sexe issus de dix pays européens, dont la France. Les données recueillies montrent que les difficultés d’accès à la PrEP ne relèvent pas uniquement de l’offre médicale, de la disponibilité du traitement ou de sa gratuité. Les obstacles les plus fréquemment rapportés concernent la stigmatisation dans les services de santé, le manque d’information adaptée aux réalités du travail sexuel, les difficultés administratives, les contraintes liées au statut migratoire ainsi que les effets des cadres juridiques répressifs sur le recours aux soins.

Le rapport souligne notamment que de nombreuses personnes concernées peinent encore à identifier des professionnel·les formé·es, à accéder à une information pertinente ou à obtenir une prescription dans un environnement exempt de jugement et de discrimination. Il montre aussi que la gratuité de la PrEP ne suffit pas à garantir son accessibilité. L’éloignement géographique des services prescripteurs et les horaires peu adaptés non plus. Ces difficultés rappellent que l’existence d’un outil biomédical efficace ne garantit pas à elle seule son accessibilité effective.

L’enquête met également en évidence d’importantes disparités selon le genre, le statut migratoire et les conditions d’exercice du travail sexuel. Les femmes cisgenres exerçant le travail du sexe demeurent largement invisibilisées dans les stratégies de déploiement de la PrEP, alors même qu’elles peuvent être confrontées à des vulnérabilités spécifiques. À l’inverse, les campagnes de communication et les dispositifs de prescription restent majoritairement construits autour d’autres publics prioritaires, notamment les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes. Le rapport souligne ainsi le décalage persistant entre les populations effectivement ciblées par les politiques de prévention et la diversité des personnes susceptibles de bénéficier de cet outil.

Pour l’ESWA, améliorer l’accès à la PrEP suppose donc d’aller au-delà d’une approche strictement biomédicale de la prévention. La lutte contre les discriminations, la sécurisation des parcours de soins, la prise en compte des réalités migratoires et la remise en question des politiques qui éloignent les personnes concernées des dispositifs de santé apparaissent comme des conditions essentielles pour garantir un accès équitable à la prévention. Ces constats rejoignent ceux formulés depuis plusieurs années par les associations communautaires françaises : la PrEP constitue une avancée majeure, mais son efficacité dépend aussi de la capacité des systèmes de santé à accueillir les personnes concernées dans le respect de leurs droits et de leurs réalités de vie.

Les savoirs communautaires comme réponse aux inégalités de santé

Face à ces obstacles, les approches communautaires continuent de jouer un rôle essentiel. Des initiatives comme le projet Rosela illustrent l’importance de développer des actions de prévention élaborées avec et pour les travailleur·ses du sexe. Ces démarches reposent sur la pair-aidance, la reconnaissance des savoirs expérientiels et la capacité des communautés à identifier leurs propres besoins.

L’enjeu dépasse largement la seule question du VIH. Les expériences accumulées depuis quarante ans dans la lutte contre l’épidémie montrent que les réponses les plus efficaces sont souvent celles qui associent directement les populations concernées à leur conception et à leur mise en œuvre. Les TDS ne constituent donc pas seulement une population cible des politiques de santé sexuelle. Ils et elles participent à la production de connaissances, à la diffusion de messages de prévention et à la réduction des inégalités de santé.

Santé, droits et prévention : même combat

À l’heure où la France cherche à atteindre ses objectifs de réduction des nouvelles infections par le VIH, les données disponibles invitent à dépasser une vision strictement biomédicale de la prévention. La PrEP (orale et injectable), le dépistage ou le traitement comme prévention (I=I, concept de la charge virale indétectable chez les personnes vivant avec le VIH) constituent des outils indispensables. Mais leur efficacité dépend aussi des conditions sociales, économiques et politiques dans lesquelles vivent les personnes concernées.

Dix ans après la pénalisation des clients, les débats sur le travail du sexe restent profondément marqués par des oppositions idéologiques. Pourtant, les enjeux de santé publique rappellent une réalité simple : lorsque les droits reculent, l’accès à la prévention recule également.

Reconnaître les travailleur·ses du sexe comme des acteur·rices légitimes de la santé communautaire, documenter leurs besoins et garantir leur accès effectif aux droits constituent aujourd’hui des conditions essentielles pour construire une réponse réellement inclusive au VIH. Car l’histoire de la lutte contre l’épidémie l’a montré à de nombreuses reprises : les communautés les plus concernées ne sont jamais seulement des bénéficiaires de la prévention. Elles en sont aussi les principales productrices.

Sources

Enquête Tessa : page de présentation 

Rapport européen communautaire ESWA – 2025 UnPrEPared : page officielle 

Céline Belledent, Cybèle Lespérance, Violette Sky, Hélène Le Bail, Héloïse Kordic. Droit.s et Politique.s du Travail Sexuel 2026 – Pré-rapport d’enquête communautaire. 2026. ⟨hal-05589172⟩ (consultable ici)