En ce début de printemps, il est utile de rappeler ce qu’est le chemsex et d’en parler avec précision et rigueur, sans sensationnalisme, sans peur et sans jugement. Interroger la place de la prévention, du rapport au corps et à l’altérité, à travers le prisme de nos identités gays, pédés, lesboqueers ou LGBTQI+, ainsi que de nos vécus avec le VIH, est essentiel pour actualiser nos connaissances et les actions qui en découlent. À partir de données récentes – notamment les enquêtes ERAS (2017–2023) et l’étude CHEMVIH – cet article propose de revenir sur les dynamiques sociales, sanitaires et politiques du chemsex.
Une pratique située, loin des caricatures
Le chemsex désigne l’usage de substances psychoactives dans un contexte sexuel, principalement parmi les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH). Cette définition, souvent mobilisée, reste pourtant insuffisante pour saisir ce que recouvre réellement la pratique. Les données issues des enquêtes ERAS menées par Santé publique France entre 2017 et 2023 permettent d’en préciser les contours et d’en déconstruire certaines représentations. Environ 6 % des répondants déclarent un épisode de chemsex lors de leur dernier rapport sexuel, et 13 % au cours des six derniers mois. Ces chiffres, relativement stables dans le temps, indiquent que le chemsex n’est ni marginal ni exceptionnel.
Loin d’une image sensationnaliste ou d’une « dérive » isolée, le chemsex s’inscrit dans des sociabilités sexuelles structurées. Il se déploie majoritairement dans des contextes urbains, au sein de réseaux où les rencontres sont facilitées par les applications de rencontre et où certaines normes circulent et se renforcent. Les enquêtes montrent que ces pratiques sont associées à des réseaux sexuels plus denses, à un multipartenariat plus fréquent et à des attentes spécifiques en matière de sexualité. La performance, l’endurance et l’intensité apparaissent comme des éléments valorisés dans ces espaces.
Comprendre le chemsex suppose ainsi de le replacer dans une culture sexuelle donnée, avec ses codes, ses normes et ses logiques propres. Il ne peut être réduit à une simple prise de risque individuelle, mais doit être appréhendé comme une forme de sexualité socialement située, traversée par des dynamiques collectives.
Plaisir, normes et contraintes : une économie du désir
Se limiter à une lecture sanitaire du chemsex conduit à en invisibiliser une dimension pourtant centrale, celle du plaisir. Les substances consommées (GHB/GBL, cathinones, etc.) dans ces contextes modifient les perceptions corporelles et émotionnelles en facilitant la désinhibition, en intensifiant les sensations et en prolongeant les interactions sexuelles. Elles peuvent produire un sentiment de connexion aux autres et permettre d’explorer des pratiques ou des désirs qui resteraient autrement inaccessibles.
Dans ce cadre, le chemsex peut répondre à des attentes multiples, qu’il s’agisse de renforcer le sentiment d’appartenance à un groupe, de se sentir désiré ou de dépasser certaines inhibitions. Il s’inscrit dans une économie du désir où les expériences sont recherchées pour leur intensité et leur capacité à produire des formes de plaisir partagées.
Cependant, ces expériences ne sont pas dépourvues de contraintes. Les normes qui circulent dans ces espaces peuvent produire des attentes implicites, parfois intériorisées, autour de la disponibilité sexuelle, de l’endurance ou de l’acceptation de certaines pratiques. La frontière entre exploration volontaire et conformité à des normes peut alors devenir difficile à tracer. Ce qui est recherché comme un espace de liberté peut aussi, dans certaines situations, se transformer en cadre contraignant.
Les trajectoires individuelles témoignent souvent de cette tension. Pour certaines personnes, le chemsex reste une pratique ponctuelle, maîtrisée et intégrée à leur vie sexuelle. Pour d’autres, il peut évoluer vers des usages plus fréquents, voire compulsifs, marqués par une perte de contrôle ou par une dépendance aux substances et aux contextes dans lesquels elles sont consommées.
Vulnérabilités, santé mentale et violences
Les données disponibles, notamment celles issues des enquêtes ERAS, mettent en évidence une association entre le chemsex et différentes formes de vulnérabilités psychosociales. Il serait pourtant réducteur d’en faire une relation causale simple. Le chemsex peut à la fois apparaître comme une réponse à des situations de fragilité et comme un facteur susceptible de les accentuer.
Les parcours de vie des personnes concernées sont souvent marqués par des expériences de stigmatisation, d’isolement ou de précarité. L’homophobie intériorisée, les discriminations vécues, y compris au sein même des communautés, ou les difficultés d’accès aux droits peuvent constituer des éléments de contexte importants. Dans ces situations, les substances peuvent être mobilisées comme des outils permettant de gérer des émotions difficiles ou de suspendre temporairement certaines contraintes sociales.
La question du consentement occupe également une place centrale dans l’analyse du chemsex. Les effets des produits sur la perception, la mémoire et la capacité à décider peuvent créer des situations où les repères habituels du consentement deviennent flous. Des violences sexuelles peuvent survenir dans ces contextes, parfois sans être immédiatement identifiées comme telles par les personnes concernées. Les données toxicologiques récentes en France signalent une augmentation des situations impliquant des agressions sexuelles facilitées par des substances dans des contextes de chemsex.
Ces situations restent particulièrement difficiles à appréhender, tant du point de vue individuel que du point de vue institutionnel. Les personnes concernées peuvent éprouver des difficultés à se reconnaître comme victimes, tandis que les dispositifs de prise en charge ne sont pas toujours adaptés à ces réalités spécifiques. Cette zone grise du consentement constitue aujourd’hui un enjeu majeur pour les politiques de santé sexuelle et de lutte contre les violences.
VIH, VHC et prévention : recomposition des risques
Le chemsex s’inscrit dans un contexte profondément transformé par les avancées de la prévention biomédicale du VIH. Les enquêtes ERAS montrent une forte présence, parmi les personnes pratiquant le chemsex, à la fois de personnes vivant avec le VIH et d’usagers de la PrEP. L’étude CHEMVIH, publiée en 2025, indique ainsi que 14 % des personnes vivant avec le VIH déclarent des pratiques de chemsex, soulignant l’importance de cette réalité dans les trajectoires de vie avec le virus.
L’introduction et la diffusion de la PrEP orale, ainsi que la reconnaissance de l’efficacité du traitement antirétroviral dans la prévention de la transmission (Indétectable = Intransmissible), ont profondément modifié les rapports au risque. La possibilité d’avoir des relations sexuelles sans préservatif tout en restant protégé du VIH reconfigure les pratiques et les représentations. Dans ce contexte, le chemsex ne peut être analysé indépendamment de ces transformations. Les données de CHEMVIH montrent d’ailleurs que ces pratiques s’inscrivent souvent dans des parcours de soins déjà engagés, avec des personnes majoritairement sous traitement et suivies médicalement, ce qui complexifie la lecture en termes de « prise de risque ».
Cependant, cette évolution ne signifie pas la disparition des risques, mais leur recomposition. Les infections sexuellement transmissibles bactériennes connaissent une augmentation, tandis que la question de l’hépatite C reste particulièrement présente, notamment dans les contextes d’injection. L’étude CHEMVIH souligne aussi la fréquence de pratiques associées à une exposition accrue, notamment lors de sessions prolongées ou impliquant l’usage de plusieurs substances, ce qui peut favoriser des situations de moindre vigilance face aux risques infectieux. Les enjeux de prévention se déplacent ainsi vers une approche plus globale, intégrant le dépistage régulier, la prise en compte des interactions entre substances et traitements, ainsi que l’accès à la vaccination contre les hépatites A et B.
Avec le chemsex, la prévention ne peut plus se limiter à une approche centrée exclusivement sur le VIH. Elle doit prendre en compte la diversité des situations vécues, en articulant les dimensions biomédicales, sociales et psychiques, mais aussi les réalités concrètes des parcours de soins et des usages. L’enjeu n’est plus seulement de réduire un risque de transmission, mais de proposer des réponses adaptées à des pratiques qui redéfinissent en profondeur les cadres de la prévention.
Repenser les réponses : entre réduction des risques et approches communautaires
Les réponses apportées au chemsex révèlent des tensions persistantes entre approches moralisatrices et stratégies de santé publique fondées sur la réduction des risques. Les discours alarmistes ou stigmatisants tendent à renforcer l’isolement des personnes concernées et à les éloigner des dispositifs de soin, sans pour autant réduire les pratiques.
À l’inverse, les approches qui reconnaissent la complexité du chemsex et qui s’appuient sur les savoirs communautaires apparaissent plus à même de répondre aux besoins. La réduction des risques constitue un cadre central pour accompagner les personnes sans jugement, en leur permettant de disposer d’informations et d’outils adaptés à leurs pratiques. L’accès à la PrEP, au traitement post-exposition (TPE), au dépistage régulier ou encore aux vaccinations s’inscrit dans cette logique, tout comme la mise à disposition de matériel, l’accompagnement des usages et la possibilité de tester des produits par des dispositifs encore peu connus.
Dans ce contexte, des initiatives comme le projet ARPA-Chemsex illustrent la volonté de structurer une réponse publique plus cohérente et plus proche des réalités vécues. En articulant expertise scientifique, savoirs communautaires et plaidoyer, ce programme vise à mieux documenter les pratiques, à adapter les outils de prévention et à renforcer l’intégration du chemsex dans les politiques de santé, au-delà des approches fragmentées. Comme cela a déjà été analysé sur reactup.fr, ARPA-Chemsex participe ainsi à faire émerger une politique de réduction des risques qui ne se limite pas aux substances, mais prend en compte les dimensions sexuelles, sociales et affectives des pratiques.
Les associations communautaires jouent un rôle déterminant dans ce domaine. Elles participent à la production de connaissances situées, à l’élaboration de messages de prévention adaptés et à la création d’espaces où les personnes peuvent parler de leurs pratiques sans crainte d’être jugées. Elles contribuent ainsi à maintenir un lien essentiel entre les politiques de santé publique et les réalités vécues.
Parler du chemsex implique de tenir ensemble des dimensions souvent présentées comme opposées. Il s’agit à la fois d’une pratique de plaisir et d’un espace où s’expriment des contraintes, d’un lieu d’exploration et d’un contexte où peuvent se déployer des vulnérabilités. Les données récentes confirment qu’il ne peut être réduit ni à une dérive individuelle ni à une simple question de santé publique.
Pour être pertinentes, les réponses doivent s’appuyer sur une compréhension fine des dynamiques sociales et des trajectoires individuelles. Elles doivent également reconnaître la légitimité des savoirs produits par les communautés concernées. C’est à cette condition que la prévention pourra rester efficace, en respectant les principes qui la fondent, à savoir l’autonomie des personnes, leur dignité et leur accès aux droits.
Sources
La pratique du chemsex dans les enquêtes nationales Rapport au sexe (ERAS) auprès des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes : évolutions entre 2017 et 2023, publié le 25 septembre 2024
B. Bonnet, B. Schreck, A. Soria, M. Cavellec, E. Paredes, S. Bouchez, S. Bobet, C. Biron, CHEMVIH :Etude sur la pratique du Chemsex chez les patients vivant avec le VIH suivis dans un service des Maladies Infectieuses et Tropicales, Médecine et Maladies Infectieuses Formation, Volume 4, Issue 2, Supplement, 2025, Page S10, ISSN 2772-7432