Par Sylvie Marcaggi
Depuis le début de l’épidémie de VIH, dans les années 1980, il demeure difficile de dresser un état des lieux précis et exhaustif de la situation en Corse-du-Sud et en Haute-Corse. Les données épidémiologiques anciennes, rarement ventilées par département, restent lacunaires dans les documents publics. Aujourd’hui encore, les informations disponibles concernent le plus souvent la Corse dans son ensemble, sans toujours rendre compte des réalités locales et territoriales.
Les données les plus récentes, issues des bilans de Santé publique France, permettent néanmoins de dégager plusieurs tendances spécifiques à l’île. Si le nombre de découvertes de séropositivité au VIH demeure globalement stable et inférieur à la moyenne nationale, la Corse se distingue par un recours au dépistage particulièrement faible. Le taux de sérologies y est l’un des plus bas de France hexagonale, révélant un accès insuffisant ou tardif au dépistage.
Cette situation se traduit par une réalité particulièrement préoccupante : la Corse présente la part la plus élevée de diagnostics tardifs au niveau national. Entre 2019 et 2023, une large majorité des diagnostics de sida concernaient des personnes qui ignoraient leur séropositivité, découvrant l’infection à un stade déjà avancé. Les personnes diagnostiquées sont par ailleurs, en moyenne, plus âgées qu’ailleurs en France.
Dans ce contexte marqué par le sous-dépistage, l’isolement et la persistance des discriminations, l’action de terrain est plus que jamais indispensable. En Corse, cette mission repose essentiellement sur une seule structure : l’association Aiutu Corsu, pilier historique et unique association de lutte contre le VIH sur l’ensemble du territoire insulaire.
Tendances générales récentes (2019-2023) en Corse
Les données récentes fournies par Santé publique France (bilan 2019-2023) mettent en lumière les points suivants pour la région Corse :
- Taux de découverte de séropositivité : le nombre de découvertes de séropositivité au VIH est globalement stable sur les dix dernières années et le taux reste inférieur à la moyenne nationale.
- Dépistage : l’activité de dépistage est en augmentation depuis 10 ans, mais elle demeure inférieure à celle observée au niveau national. Le taux de sérologie observé en Corse est le deuxième plus faible de France hexagonale. Cela suggère un accès ou un recours au dépistage moins fréquent.
- Diagnostic Tardif : c’est un point de vigilance majeur. La Corse présente une part élevée de diagnostics réalisés à un stade tardif de l’infection (part la plus élevée de France). Cela signifie que les personnes découvrent leur séropositivité alors que leur système immunitaire est déjà très affaibli.
- 83 % des diagnostics de SIDA entre 2019 et 2023 concernaient des personnes qui ignoraient leur séropositivité avant le diagnostic de SIDA, ce qui souligne le problème du dépistage tardif.
- Population concernée : les personnes diagnostiquées en Corse sont en moyenne plus âgées qu’au niveau national.
Le rôle crucial de l’association Aiutu Corsu dans la lutte contre le VIH en Corse
Le bilan épidémiologique en Corse, bien qu’indicatif, demeure approximatif et non exhaustif. Les statistiques officielles ne reflètent pas l’intégralité de la situation réelle, notamment parce qu’une partie de la population insulaire séropositive est suivie sur le continent, échappant ainsi aux chiffres locaux.
Face à ces limites et aux enjeux persistants, Aiutu Corsu est le pilier de la lutte contre le sida sur l’île.
Aiutu Corsu : 33 ans d’engagement
Fondée il y a 33 ans, Aiutu Corsu est aujourd’hui la seule association de lutte contre le VIH pour les deux départements (Haute-Corse et Corse-du-Sud). Son action repose sur une approche globale articulée autour de trois volets d’intervention essentiels :
Soutien et Accompagnement
L’association offre un soutien indispensable aux Personnes vivant avec le VIH (PVVIH) ainsi qu’à leurs proches. Des aides alimentaires tout au long de l’année, des aides financières en cas d’urgence, mais aussi de l’écoute, du suivi social au niveau administratif pour le maintien et l’accès au droit, des visites à domicile ou à l’hôpital, des activités conviviales, un jardin potager, mais aussi un accompagnement en fin de vie avec une prise en charge des aidants.
Prévention et Communication
Aiutu Corsu mène des actions de terrain pour sensibiliser la population et lutter contre la stigmatisation, essentielles pour encourager le dépistage et l’accès aux soins. Interventions auprès de jeunes collégiens ou lycéens, campagne de prévention l’été sur tout le territoire, prévention ciblée sur le public HSH (Présence sur les LRE et sur les sites de rencontre) création chaque année d’une affiche pour la campagne d’été (affiche créé par des lycéens), création de flyers…
Dépistage Rapide (TROD)
L’association est une structure habilitée par l’Agence Régionale de Santé (ARS) de Corse pour effectuer le Test Rapide à Orientation Diagnostique (TROD), VIH/VHC. Partenariat avec l’Université de Corse, avec le SPIP (Prison), possibilité de dépistage TROD au local de l’association et lors de nos actions « hors les murs ».
Ce service de proximité est fondamental pour :
- Pallier le faible taux de dépistage observé en Corse.
- Offrir une alternative au dépistage en laboratoire, notamment pour les diagnostics précoces.
Une équipe dévouée
Malgré l’ampleur de sa mission à l’échelle de l’île, Aiutu Corsu s’appuie sur une structure très légère :
- L’équipe est composée de seulement deux salariés et de la Présidente.
- Ces trois personnes sont mobilisées à temps plein, voire au-delà, pour assurer l’intégralité des services et des missions de l’association sur l’ensemble du territoire insulaire.
Difficultés de «l’aller-vers» sur le territoire Corse
Les missions d’«aller-vers» (c’est-à-dire se rendre auprès des populations, y compris les plus éloignées du système de santé, pour proposer information, prévention et dépistage) sont particulièrement ardues en Corse en raison de la géographie, de la démographie, et de l’isolement.
L’obstacle géographique et l’éloignement
- Temps de trajet élevé : Les routes sinueuses et parfois difficiles d’accès rallongent considérablement les temps de déplacement. Parcourir de courtes distances en kilomètres prend souvent beaucoup plus de temps qu’en plaine.
- Double département : Les missions doivent couvrir deux départements (Haute-Corse et Corse-du-Sud) qui, bien que sur la même île, exigent des trajets longs et coûteux (essence, usure du véhicule) pour faire la navette entre les centres urbains (Ajaccio, Bastia, Porto-Vecchio, Calvi, Corte).
- Zones rurales isolées : La population est très dispersée dans des microrégions et des villages de montagne. Atteindre un public cible nécessite de cibler plusieurs petites localités éloignées plutôt qu’un seul grand bassin de population et dans une discrétion essentielle.
Le manque de réseaux de transport public
Contrairement aux grandes métropoles continentales, la Corse dispose d’un réseau de transport public peu développé et peu adapté aux déplacements interurbains et ruraux, surtout en soirée ou le week-end, moments souvent privilégiés pour les actions de prévention auprès des publics cibles (milieux festifs, lieux de rencontre).
L’enjeu de l’accès aux publics cibles
La discrétion et la petite taille des communautés
- Publics spécifiques : les missions ciblent souvent des publics spécifiques (HSH, UDI, personnes éloignées des soins). En Corse, ces communautés sont plus petites et souvent plus discrètes qu’en milieu urbain continental.
- Peur du stigmate : la petite taille des villes et villages accentue la peur d’être repéré ou identifié. Une intervention d’«aller-vers» est moins anonyme et les personnes hésitent davantage à se rendre aux événements de dépistage ou à solliciter l’association par crainte du « qu’en-dira-t-on » dans un environnement où tout le monde se connaît et ou parler de sexualité n’est pas encore facile malgré que la population insulaire évolue sur ces sujets mais à son rythme…
- Difficulté à identifier les lieux de vie spécifiques : il est plus difficile d’identifier et d’accéder aux lieux de rencontre ou de vie des publics cibles, qui peuvent être très fluctuants et informels.
Le diagnostic tardif
Comme souligné dans le bilan précédent, la Corse a le taux de diagnostics tardifs le plus élevé de France (58 % en 2024). Ce chiffre est la preuve que les actions classiques de dépistage ne sont pas suffisantes. L’«aller-vers» est d’autant plus vital, mais se heurte aux difficultés suivantes :
- Briser l’isolement : il faut se déplacer physiquement vers les personnes qui ne pensent pas être à risque ou qui n’ont pas l’habitude de se faire dépister (personnes plus âgées, population éloignée du système de santé).
- Adapter l’offre : le TROD, effectué par Aiutu Corsu, est une réponse essentielle, aujourd’hui insuffisante, mais son déploiement sur l’ensemble du territoire insulaire par une équipe réduite est un défi logistique permanent.
Contraintes liées aux moyens humains et matériels
Une équipe ultra-réduite
L’association repose sur trois personnes à temps plein pour couvrir l’ensemble des missions :
- Charge de travail : il est matériellement difficile d’assurer les trois volets (soutien, prévention, dépistage) tout en étant constamment en déplacement entre la Corse-du-Sud et la Haute-Corse.
- Absence de remplacement : l’équipe ne dispose pas de marge de manœuvre en cas d’absence (maladie, congés), ce qui fragilise souvent la continuité des actions, sans parler du changement permanent des salariés sur le poste d’animateur de Prévention.
L’association C3S : un partenariat au service de la Santé Sexuelle
Arrivée sur le territoire depuis bientôt trois ans, l’association C3S (Corse Stratégie Santé Sexuelle) a établi une étroite collaboration avec Aiutu Corsu. La mutualisation de nos actions communes permet une meilleure visibilité sur tout le territoire mais reste encore insuffisant.
C3S œuvre sur tous les champs de la santé sexuelle :
- Prévention et dépistage des IST, dont le VIH.
- Lutte contre toutes formes de discrimination.
- Prise en charge des violences.
- Agrément EVARS sur toute la Corse à travers leur dispositif itinérant « Nina et Simon.e.s ».
Elle représente pour notre organisation un sérieux soutien dans le domaine de nos compétences communes. Nous réalisons ensemble plusieurs actions à destination des publics cibles et des publics vulnérables :
- Personnes en situation de précarité
- Hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HSH)
- Interventions en milieu carcéral
- Interventions auprès des jeunes
Cette étroite collaboration avec C3S, et la participation du COREVIH Paca Ouest Corse, a permis également d’obtenir de la Ville de Bastia et de ses politiques la signature des FACK TRACK CITIES, évènement que nous avions tenté à plusieurs reprises au fil des ans !
Financements de la structure
Il va sans dire que l’association est en perpétuel équilibre budgétaire (très fragile) pour avancer dans ses missions, tout comme la majorité des structures aujourd’hui dans notre pays. Sidaction, en tant que financeur privé, nous soutient depuis de très nombreuses années. S’il n’était pas là, nous aurions déjà fermé nos portes !
Le SIDA ne fait plus peur et est très loin des préoccupations de nos politiques de santé, de la population générale, avec des financements en baisse d’année en année. Combien de temps allons-nous pouvoir tenir ?
Nous sommes actuellement dans des locaux privés, après avoir été hébergé de nombreuses années dans des locaux de l’hôpital Eugénie, ce qui nous demande de trouver des fonds supplémentaires importants, faute de pouvoir accéder à des locaux publics que nous réclamons régulièrement sans aucune réponse de la ville d’Ajaccio et de ses élus. Le financement de ces loyers étant remis en question chaque année nous met dans une situation précaire et instable.
En conclusion, « aller-vers » en Corse n’est pas seulement une question de volonté, mais une performance logistique et humaine. Il exige de l’équipe d’Aiutu Corsu une mobilisation exceptionnelle pour surmonter la barrière de la montagne et la barrière de la discrétion, afin d’assurer que l’information et le dépistage ne soient pas réservés aux seuls habitants des deux grands centres urbains, et où toute personne vivant sur cette île puisse avoir accès au dépistage et à l’aide que nous pouvons apporter aux personnes vivant avec le VIH en difficulté.
Les difficultés financières que nous rencontrons chaque année, et tout particulièrement sur nos financements locatifs doivent interpellés nos financeurs, les pouvoirs publics et nos élus. Cela permettrait que cette situation ne soit pas un obstacle à la poursuite de nos missions sur ce territoire, qui nous semble indispensable encore aujourd’hui, mais qui reste un véritable « défi permanent ».
La mise en place, en cette fin d’année, du CoReSS Corse, dont nous sommes membre titulaire, va, nous l’espérons, faciliter le dialogue sur nos difficultés récurrentes, et permettre à terme l’amélioration de nos financements.