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PrEP injectable : le prix, un déterminant central de l’accès réel à la prévention du VIH

par | 23.02.2026

Temps de lecture : 9 minutes

L’arrivée imminente en France de la PrEP injectable à longue durée d’action tous les deux mois, fondée sur le cabotégravir (CAB-LA) et commercialisée sous le nom d’APRETUDE®, constitue une avancée importante dans la prévention du VIH. En réduisant la contrainte de la prise quotidienne, elle pourrait répondre à des attentes exprimées de longue date. Toutefois, des travaux récents montrent que son déploiement effectif dépend largement d’un facteur central : le coût, dans toutes ses dimensions.

L’enjeu n’est pas seulement celui du prix du médicament, mais celui des conditions économiques globales d’accès à la prévention. Sans politique publique volontariste, la PrEP injectable risque de renforcer les inégalités plutôt que de les réduire.

Le coût comme barrière sociale : ce que montrent les sciences humaines et sociales

Les études en sciences humaines et sociales soulignent que le « prix » de la PrEP ne se limite jamais au tarif affiché du produit. Il comprend également les consultations médicales, les examens biologiques, les déplacements, le temps mobilisé, les contraintes organisationnelles et les inquiétudes liées aux dépenses de santé.

L’étude qualitative « Paying for PrEP », menée aux États-Unis en 2022, met en évidence que les coûts réels et perçus constituent un frein majeur à l’adoption, même dans des contextes où la PrEP est officiellement recommandée. Les personnes interrogées décrivent des situations de stress financier, des arbitrages budgétaires et, parfois, des renoncements à la prévention au profit d’autres priorités de vie.

Ces résultats sont corroborés par une revue systématique internationale sur les valeurs et préférences vis-à-vis de la PrEP injectable, qui montre que les « coûts d’opportunité » – temps, argent, organisation du quotidien – pèsent fortement dans les décisions individuelles. Même lorsque le médicament est remboursé, ces dimensions socio-économiques influencent l’adhésion et la continuité du suivi.

Dans le cas de la PrEP injectable, ces enjeux sont particulièrement importants, car le traitement préventif repose sur des rendez-vous réguliers et un suivi médical strict, qui peuvent s’avérer contraignants pour les personnes en situation de précarité ou d’instabilité.

La disposition à payer : des limites clairement identifiées

Les études quantitatives confirment que la capacité et la volonté de payer pour la PrEP injectable sont rapidement limitées, y compris dans des populations fortement exposées au VIH.

Une enquête menée dans la région du Guangxi, en Chine, auprès de 1 006 hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes, montre que la disposition à payer pour le cabotégravir injectable reste faible. L’étude met en évidence une forte sensibilité au prix : lorsque les tarifs augmentent, l’acceptabilité et la demande chutent rapidement.

Ces résultats indiquent que, sans prise en charge collective, l’accès à la PrEP injectable dépend directement des ressources financières individuelles. Dans ce contexte, l’innovation biomédicale ne garantit en rien une adoption large et équitable. Le risque est donc que cette innovation bénéficie prioritairement aux personnes déjà insérées dans un parcours de soins stable, tandis que celles pour qui l’observance quotidienne est difficile – et qui pourraient tirer un bénéfice majeur d’une injection longue durée – rencontrent des obstacles organisationnels persistants.

Les analyses économiques : un modèle sous tension

Les travaux en économie de la santé apportent un éclairage complémentaire en étudiant la viabilité des stratégies de déploiement à grande échelle.

Une étude de modélisation conduite en Afrique de l’Est et australe estime les seuils de prix au-delà desquels la PrEP injectable cesse d’être considérée comme coût-efficace pour les systèmes de santé. Ces modèles intègrent les comportements d’usage, les préférences des usagers et les niveaux de couverture attendus. Ils montrent que, lorsque le prix du produit est trop élevé, les bénéfices sanitaires ne compensent plus les dépenses engagées.

Même si ces analyses concernent d’autres contextes que la France, elles posent une question universelle : un outil de prévention onéreux peut-il réellement être intégré dans une politique de santé publique ambitieuse et durable ?

Par ailleurs, certaines publications critiques, notamment celle de l’EATG en septembre 2023, estiment que le pricing actuel de la PrEP injectable est incompatible avec des stratégies de contrôle du VIH à l’échelle populationnelle. Elles dénoncent des prix commerciaux jugés « irréalistes », qui limitent les capacités d’action des États et des systèmes de santé. Ces analyses soulignent également le manque de transparence sur les mécanismes de fixation des prix, notamment en Europe.

Ces critiques concernent directement les stratégies industrielles, en particulier celles de ViiV Healthcare, principal acteur du cabotégravir injectable, et, dans d’autres segments du marché, de Gilead Sciences.

L’implémentation en pratique : un frein déjà observable

Les difficultés liées au coût ne sont pas seulement théoriques. Elles se manifestent concrètement dans les contextes de soins.

Une étude qualitative menée auprès de professionnels de santé au Vietnam montre que le prix perçu des antirétroviraux injectables constitue l’un des principaux obstacles à leur adoption. Même lorsque les équipes reconnaissent l’intérêt clinique de ces outils, les contraintes budgétaires et organisationnelles limitent leur usage.

Ces résultats illustrent un mécanisme récurrent : sans financement sécurisé et prévisible, les structures de soins hésitent à investir dans de nouvelles modalités de prévention, ce qui réduit l’offre disponible et freine l’appropriation par les publics concernés.

La situation française : un risque d’inégalités renforcées

Concernant la PrEP injectable à base de cabotégravir (APRETUDE®), son prix devrait s’établir autour de 1 300 euros par injection. Ce montant sera pris en charge à 100 % par l’Assurance Maladie, sans reste à charge pour les personnes concernées. Le prix exact doit être prochainement publié au Journal officiel. Le médicament pourra être prescrit par un médecin généraliste comme par un spécialiste, ce qui constitue un élément favorable en termes d’accessibilité potentielle.

Cette prise en charge intégrale représente un signal politique important. Elle évite, en principe, que le coût direct du médicament devienne un facteur d’exclusion. Toutefois, l’absence de reste à charge ne signifie pas l’absence totale de barrières économiques ou sociales.

Comme le montrent les travaux en sciences sociales, les inégalités d’accès ne se réduisent pas au prix facial du produit. Les consultations répétées, les examens biologiques, les déplacements, les contraintes professionnelles ou administratives, ainsi que les inégalités territoriales dans l’offre de soins peuvent continuer à produire des écarts d’accès significatifs. Pour les personnes en situation de précarité, sans complémentaire santé stable, en mobilité résidentielle contrainte ou éloignées des structures prescriptrices, ces coûts indirects peuvent peser lourdement.

La revue scientifique sur ce sujet souligne par ailleurs un déficit important de données françaises sur les dimensions socio-économiques de la PrEP injectable. Il existe peu d’études qualitatives ou quantitatives explorant les renoncements, les arbitrages organisationnels ou les obstacles matériels rencontrés par les usagers potentiels.

Ainsi, même dans un cadre de remboursement intégral, le risque d’inégalités renforcées ne disparaît pas. Il se déplace. Il dépendra étroitement des conditions concrètes de déploiement, de la capacité des structures de proximité à proposer effectivement cette modalité, et de l’accompagnement mis en place pour les publics les plus exposés au VIH et les plus éloignés du système de soins.

Les structures de proximité face à une inégalité d’accès

Un autre enjeu central concerne les conditions d’approvisionnement des structures non hospitalières. Les hôpitaux bénéficient généralement de prix négociés dans le cadre de marchés publics. En revanche, les CeGIDD non hospitaliers, les centres de santé sexuelle, les centres municipaux, les structures communautaires ou les plannings familiaux ne bénéficient pas systématiquement des mêmes conditions logistiques ni des mêmes marges budgétaires. Or ces structures jouent un rôle central dans l’accès à la PrEP pour les HSH les plus précaires, les personnes migrantes, les travailleur·euses du sexe, les jeunes éloigné·es du soin hospitalier, les personnes sans médecin traitant.

Si l’accès au cabotégravir injectable en PrEP dépend principalement des établissements hospitaliers, plusieurs effets sont prévisibles :

  • concentration géographique de l’offre dans les grands centres urbains ;
  • délais d’accès plus longs ;
  • dépendance accrue des structures communautaires vis-à-vis des hôpitaux ;
  • réduction de la capacité d’initiative des acteurs de proximité.

À cela s’ajoute une question centrale : le financement du temps infirmier et de la coordination. Une injection bimestrielle ne se limite pas à un geste technique. Elle implique prise de rendez-vous, rappels, gestion des retards, suivi administratif et clinique. Sans financement spécifique, les équipes déjà sous tension pourraient limiter les inclusions, créant une sélection implicite des personnes les plus « simples » à suivre.

Ainsi, même avec un remboursement intégral du médicament, l’inégalité peut se structurer à travers les capacités organisationnelles différenciées des structures.

Pour une PrEP injectable réellement accessible

L’ensemble des données analysées converge vers un constat clair : le prix est un déterminant majeur de l’adoption, de l’adhésion et de la pérennité de la PrEP injectable.

Dans ce contexte, plusieurs exigences s’imposent pour garantir un déploiement équitable en France. La première concerne la prise en charge intégrale du cabotégravir en PrEP, sans reste à charge ni avance de frais, y compris pour une charge virale ARN VIH , afin d’éviter toute sélection sociale par l’argent. La seconde porte sur l’égalité tarifaire entre les différentes structures prescriptrices, condition indispensable à une couverture territoriale cohérente. La troisième concerne la transparence sur les mécanismes de fixation des prix, afin que la prévention du VIH ne dépende pas de logiques commerciales opaques. Enfin, il est indispensable d’investir dans la recherche sociale en France pour documenter finement les parcours, les obstacles économiques et les stratégies d’adaptation des personnes concernées.

Faire du prix un levier, et non un obstacle

La PrEP injectable constitue un outil prometteur pour renforcer la prévention du VIH. Mais les travaux analysés montrent qu’elle ne pourra remplir ce rôle que si les conditions économiques de son accès sont maîtrisées.

Les études en sciences sociales, en économie de la santé et en implémentation convergent : lorsque le coût devient un obstacle, l’innovation perd sa portée collective. Sans financement public fort, sans égalité d’accès entre les structures et sans régulation des prix, la PrEP injectable risque de devenir un outil performant réservé à une minorité déjà privilégiée.

Faire de son accessibilité une priorité politique est donc une condition essentielle pour qu’elle devienne, en France, un véritable instrument de santé communautaire et de réduction durable des inégalités face au VIH.

Sources

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