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PrEP en France : diffusion réelle, inégalités persistantes et angles morts de la politique publique

par | 25.01.2026

Temps de lecture : 5 minutes

L’actualisation 2025 du suivi de l’utilisation de la PrEP en France par EPI-PHARE apporte des données précieuses sur près de dix ans de déploiement du Truvada® et de ses génériques. Au 30 juin 2025, 124 181 personnes ont initié une PrEP orale en France. Ces chiffres permettent de dépasser le discours incantatoire sur l’« élimination du VIH » pour interroger, de manière rigoureuse et politique, ce qui progresse réellement, ce qui stagne, et surtout ce que la stratégie nationale de prévention continue de laisser de côté.

Une diffusion désormais massive… mais clairement plafonnée

Entre janvier 2016 et juin 2025, 124 181 personnes ont utilisé la PrEP orale en France. Parmi elles, 67 505 y ont effectivement eu recours au cours du premier semestre 2025. La montée en charge a été rapide jusqu’en 2021, avec une augmentation très marquée des initiations annuelles. Depuis 2022, la dynamique s’essouffle : le nombre de nouvelles initiations oscille autour de 19 000 à 20 000 par an, sans progression notable. Sur la dernière période observée (juillet 2024 – juin 2025), les initiations sont strictement stables au niveau national.

Cette stagnation n’est pas anodine. Alors que l’efficacité de la PrEP est solidement établie, que sa prise en charge est intégrale et que ses indications se sont élargies, la diffusion actuelle suggère que la PrEP continue essentiellement de bénéficier aux mêmes profils. Autrement dit, l’outil fonctionne, mais il ne change pas d’échelle sociale.

Une géographie de la PrEP profondément inégalitaire

Les données territoriales confirment une concentration massive de la PrEP. L’Île-de-France représente à elle seule 39,4 % des initiations cumulées depuis 2016, soit 48 942 personnes. Paris demeure centrale : la capitale concentre encore 21,2 % des initiations cumulées, même si sa part relative diminue progressivement.

La hausse observée en petite et surtout en grande couronne – avec une augmentation de plus de 10 % des initiations entre 2022‑2023 et 2024‑2025 – ne saurait masquer l’ampleur des déséquilibres territoriaux. Dans de nombreuses régions, les volumes d’initiation restent très inférieurs aux besoins estimés, y compris là où l’incidence du VIH et des IST demeure élevée.

Ces résultats recoupent les analyses publiées de longue date sur reactup.fr : l’accès à la PrEP reste étroitement dépendant de la densité médicale, de l’existence de structures hospitalières ou de CeGIDD, et de la présence d’acteurs communautaires organisés. Là où ces conditions ne sont pas réunies, la PrEP reste marginale.

Médecine de ville : une ouverture réglementaire sans transformation structurelle

L’ouverture de l’initiation de la PrEP à tous les prescripteurs en juin 2021 devait constituer un tournant majeur. Dans les faits, entre juillet 2021 et juin 2025, 38 355 initiations ont été réalisées en ville, contre 38 927 à l’hôpital ou en CeGIDD : une répartition presque parfaitement équilibrée.

Cette parité nationale masque cependant de profondes disparités territoriales. Dans de nombreuses régions, l’hôpital demeure le principal – voire l’unique – point d’accès à la PrEP. L’investissement des médecins généralistes reste inégal, souvent freiné par un manque de formation, des contraintes organisationnelles et une absence de politique publique réellement incitative.

Comme reactup.fr l’a déjà documenté, l’ouverture de la PrEP à la médecine de ville, sans stratégie structurée de formation et sans articulation forte avec le communautaire, ne suffit pas à garantir un accès équitable à la prévention.

Des profils d’utilisateur·rices socialement très situés

Les données sociodémographiques confirment une tendance lourde et persistante. 96,2 % des personnes initiant une PrEP sont des hommes, majoritairement âgés de 26 à 35 ans (35,9 %). Près de 70 % résident dans des communes de plus de 200 000 habitant·es, caractérisées par une accessibilité aux médecins généralistes supérieure à la moyenne nationale.

À l’inverse, les personnes en situation de précarité administrative ou sociale restent largement absentes des parcours de PrEP. Sur l’ensemble de la période étudiée, seules 8,7 % des initiateur·rices bénéficient de la complémentaire santé solidaire (CSS), et 0,2 % de l’aide médicale d’État (AME).

Ces chiffres sont sans appel. Ils illustrent l’écart persistant entre l’universalité théorique de la PrEP et la réalité des obstacles rencontrés par les personnes les plus exposées au VIH : discriminations, méfiance vis‑à‑vis du système de soins, complexité administrative, absence d’accompagnement adapté.

Continuité de la PrEP : un impensé des politiques publiques

Si les initiations sont finement documentées, la question du maintien dans la PrEP reste largement absente du débat public. Les données d’EPI-PHARE montrent pourtant une attrition importante dès les premiers semestres suivant l’initiation : la proportion de personnes en renouvellement reste structurellement inférieure à celle des nouvelles entrées.

Cette discontinuité ne peut être réduite à des « choix individuels ». Elle interroge la qualité de l’accompagnement médical, la lourdeur du suivi biologique, l’adéquation des schémas de prise aux réalités des pratiques sexuelles, et plus largement la capacité du système de santé à proposer une prévention réellement soutenable dans la durée.

Sortir d’une logique comptable de la PrEP

À l’heure où la PrEP injectable est annoncée mais toujours indisponible en France, ces données doivent servir de point d’appui à une remise à plat des politiques de prévention. Augmenter mécaniquement le nombre d’initiations ne suffira pas tant que les inégalités sociales, territoriales et administratives d’accès à la PrEP ne sont pas affrontées frontalement.

Cela suppose :

  • un investissement massif et pérenne dans la formation des soignant·es de ville ;
  • un soutien renforcé au dépistage et à l’accompagnement communautaires ;
  • une simplification réelle des parcours de PrEP ;
  • et une reconnaissance politique claire du fait que la prévention du VIH est indissociable de la lutte contre les discriminations et la précarité.

La PrEP est un outil puissant. Sans volonté politique forte et sans approche militante de la santé sexuelle, elle restera cependant un outil socialement et géographiquement inégal, loin de son potentiel émancipateur.

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