ARTICLES / PRÉVENTION

Refus et renoncements au TPE : le premier bilan de l’Observatoire du TRT-5 CHV confirme des défaillances systémiques

par | 20.05.2026

Temps de lecture : 9 minutes

Neuf mois après le lancement de son Observatoire des refus et renoncements au traitement post-exposition (TPE), le TRT-5 CHV publie un premier bilan. 19 signalements exploitables, répartis sur 12 départements, documentent une réalité que les associations dénoncent depuis des années : malgré son statut d’outil essentiel de prévention du VIH, le TPE demeure trop souvent inaccessible, retardé ou interrompu. Ce premier état des lieux apporte enfin des données objectivées sur des dysfonctionnements longtemps relégués au rang d’anecdotes. Il confirme surtout l’urgence de réformer un dispositif encore trop dépendant des urgences hospitalières et insuffisamment pensé à partir des besoins réels des personnes concernées.

Une initiative née d’un constat ancien : l’accès au TPE reste un parcours d’obstacles

Lorsque le TRT-5 CHV a lancé, à l’été 2025, son Observatoire des refus et renoncements au TPE, l’objectif était clair : documenter systématiquement les obstacles rencontrés par les personnes exposées au VIH pour accéder à ce traitement d’urgence. Comme nous le rappelions alors sur reactup.fr, cet outil répondait à un angle mort majeur des politiques publiques : l’absence de données structurées sur les situations où le TPE échoue à remplir sa fonction préventive.

Ce besoin de documentation ne date évidemment pas d’hier. Ce constat était déjà documenté dans une étude qualitative publiée en 2016 dans la revue Santé Publique par Nicolas Charpentier et ses collègues, intitulée Freins et leviers de la prise en charge du traitement post-exposition au VIH.  Menée en Rhône-Alpes auprès de 29 participant·es – dont 11 personnes ayant eu recours au TPE, 9 ayant renoncé malgré une indication, et 9 professionnel·les de santé –, elle identifiait déjà les principaux obstacles aujourd’hui rapportés dans l’Observatoire du TRT-5 CHV : délais d’attente excessifs aux urgences, méconnaissance ou maîtrise inégale du protocole par les soignant·es, sentiment d’être jugé·e ou culpabilisé·e, lourdeur du suivi, et effets indésirables du traitement. Un exemple particulièrement marquant rapporté dans l’étude décrit une personne ayant quitté les urgences après 2 h 30 d’attente, sans avoir pu obtenir de TPE, après avoir dû expliquer sa demande à plusieurs interlocuteur·rices qui ignoraient jusqu’à l’existence du dispositif. Déjà à l’époque, l’ensemble des participant·es convergeait vers une même revendication : sortir le TPE des urgences, en permettant un accès plus rapide et moins stigmatisant via d’autres lieux comme les CeGIDD, la médecine générale, les pharmacies ou les associations communautaires. Dix ans plus tard, les données de l’Observatoire montrent que cette réforme attend toujours.

En 2021, un premier appel à témoignages lancé par le TRT-5 CHV avait recueilli plusieurs récits alarmants de refus injustifiés, d’errances hospitalières ou de propos stigmatisants tenus par des professionnel·les de santé. Faute de dispositif pérenne, ces expériences restaient cependant fragmentaires et difficilement mobilisables dans un plaidoyer associatif. Avec l’Observatoire, le collectif franchit une étape supplémentaire : transformer des témoignages individuels en données exploitables pour objectiver des défaillances structurelles.

19 signalements, 12 départements : une diffusion nationale des difficultés

Premier enseignement du bilan : les difficultés d’accès au TPE ne relèvent pas de situations isolées ni de dysfonctionnements localisés. Entre juillet 2025 et fin février 2026, 19 signalements jugés exploitables ont été recueillis. Ils concernent 12 départements différents, montrant une dispersion géographique importante des problèmes.

Même si ce nombre peut sembler modeste, il doit être interprété avec prudence. Il ne reflète probablement qu’une fraction des situations réellement vécues. Comme souvent dans les dispositifs de signalement communautaire, la sous-déclaration est vraisemblablement importante : méconnaissance de l’outil, fatigue administrative, découragement après une expérience difficile ou absence de relais associatif.

Autrement dit, ces dix-neuf cas ne sont sans doute que la partie émergée de l’iceberg.

Les urgences hospitalières au cœur des défaillances

Le constat le plus frappant concerne le lieu même où le TPE est censé être accessible.

Sur les 19 situations documentées, 18 concernent un hôpital, dont 16 directement les services d’urgences. Ce chiffre confirme ce que de nombreuses associations rapportent depuis longtemps : le principal point d’entrée du TPE est aussi son principal point de blocage.

Les obstacles décrits sont multiples :

  • refus explicite de prescription malgré une indication conforme ;
  • mauvaise évaluation du risque ;
  • orientation erronée vers une autre structure ;
  • absence de professionnel·le formé·e ;
  • délais d’attente incompatibles avec l’urgence du traitement ;
  • nécessité pour les personnes de « négocier » ou de justifier leur demande ;
  • attitudes culpabilisantes ou stigmatisantes.

Ces situations interrogent directement la capacité du système hospitalier à garantir une réponse standardisée à une urgence pourtant parfaitement codifiée.

Le paradoxe est saisissant : le TPE est inscrit depuis plus de 25 ans dans les recommandations nationales, mais sa mise en œuvre dépend encore trop souvent de la sensibilisation individuelle du ou de la soignant·e rencontré·e.

Une véritable perte de chance pour les personnes concernées

Le premier bilan insiste sur un point central : les refus et renoncements au TPE ne sont pas de simples désagréments administratifs. Ils entraînent une perte de chance sanitaire réelle.

Cette perte de chance prend plusieurs formes :

  • impossibilité totale d’accéder au traitement ;
  • initiation retardée, alors que l’efficacité est maximale dans les premières heures ;
  • interruption prématurée du protocole ;
  • surcharge émotionnelle et psychologique au moment même où la personne est déjà en situation de vulnérabilité.

Le TRT-5 CHV souligne également une autre dimension : la charge du système repose sur les personnes elles-mêmes. Ce sont elles qui doivent insister, argumenter, rappeler les recommandations, chercher un autre service, solliciter une association ou un·e médecin référent·e. L’accès au TPE devient alors une course à obstacles plutôt qu’un droit garanti.

Cette inversion de responsabilité est particulièrement problématique pour les publics déjà exposés à des discriminations dans le système de soins : personnes LGBTQIA+, personnes migrantes, travailleur·ses du sexe, usager·es de drogues.

Ce que révèle l’Observatoire : un problème structurel, pas des erreurs individuelles

L’intérêt majeur de ce premier bilan est de déplacer l’analyse. Il ne s’agit pas de pointer du doigt quelques services hospitaliers défaillants ou quelques professionnel·les mal informé·es. Les données recueillies suggèrent au contraire un problème systémique :

  • insuffisance persistante de formation sur le TPE ;
  • absence de protocoles homogènes aux urgences ;
  • dépendance excessive à l’hôpital ;
  • faible visibilité du dispositif auprès du grand public ;
  • manque d’alternatives de dispensation rapide.

Autrement dit, le TPE reste conçu comme un outil théoriquement disponible, mais pratiquement difficile d’accès. Cette contradiction est d’autant plus préoccupante que le TPE constitue l’un des piliers historiques de la prévention combinée, aux côtés de la PrEP, du dépistage, des préservatifs et du TasP.

Le plaidoyer du TRT-5 CHV : sortir enfin le TPE de l’hôpital

Face à ces constats, le TRT-5 CHV réaffirme plusieurs revendications déjà anciennes.

La principale est claire : élargir la dispensation du TPE à la médecine de ville et aux associations.

Cette recommandation n’a rien de radical. Elle figure déjà dans les propositions d’expert·es depuis plusieurs années, notamment dans les rapports sur la prise en charge du VIH.

Parmi les pistes avancées :

  • autoriser la prescription et la délivrance en ville ;
  • permettre aux associations de distribuer des starter kits pour garantir une mise sous traitement immédiate ;
  • renforcer la formation des services d’urgences ;
  • harmoniser les protocoles nationaux ;
  • mieux informer les publics concernés sur leurs droits.

L’enjeu est simple : faire en sorte que le TPE cesse d’être un dispositif accessible uniquement à celles et ceux qui savent naviguer dans un système complexe.

Quand la recherche anticipe les solutions… mais se heurte aux blocages institutionnels

Le premier bilan de l’Observatoire du TRT-5 CHV met en évidence un paradoxe particulièrement frappant : alors même que les obstacles à l’accès au TPE sont désormais clairement identifiés, certaines des solutions susceptibles d’y répondre restent empêchées. C’est notamment le cas de l’étude ANRS TPE HLM (Traitement Post-Exposition Hors Les Murs), un projet de recherche communautaire qui aurait pu constituer une avancée majeure pour transformer l’accès au TPE en France.

Pensée en partenariat avec AIDES, l’ANRS-MIE et plusieurs équipes de recherche, cette étude visait à démontrer qu’après une formation spécifique, des acteur·rices associatif·ves non soignant·es pouvaient être en capacité de délivrer des starter kits de TPE de cinq jours, avant orientation vers un service hospitalier ou un CeGIDD pour la poursuite du traitement. L’ambition était simple, mais potentiellement révolutionnaire : sortir le TPE des urgences hospitalières pour le rapprocher des lieux où les personnes exposées cherchent effectivement de l’aide – associations communautaires, dispositifs de proximité, permanences de santé sexuelle. En d’autres termes, appliquer au TPE ce que les luttes communautaires ont déjà permis pour d’autres outils de prévention : la décentralisation, la confiance dans les savoirs profanes, et la réduction des barrières institutionnelles.

Cette approche n’est pas théorique. Elle s’inscrit dans la continuité de recherches communautaires ayant démontré leur efficacité, comme Com’Test ou DRAG Test, qui avaient déjà permis de légitimer le rôle des associations dans le dépistage. Elle répond également à une revendication ancienne du TRT-5 CHV : autoriser les associations à initier un traitement d’urgence lorsque chaque heure compte.

Pourtant, l’étude n’a pas pu voir le jour, faute d’autorisation d’un Comité de protection des personnes (CPP), instance chargée d’évaluer les conditions éthiques des recherches impliquant des participant·es. Le motif exact du refus n’a pas été rendu public dans le détail, mais son effet est clair : une expérimentation destinée à réduire les pertes de chance liées aux refus de TPE a été empêchée avant même de pouvoir démontrer sa faisabilité.

Cet échec soulève une question politique majeure. Comment expliquer qu’un système de santé accepte que des personnes renoncent à un traitement préventif vital faute d’accès rapide, tout en refusant d’expérimenter des modalités alternatives susceptibles de corriger cette situation ? Autrement dit : le risque supposé d’une dispensation communautaire semble avoir été jugé plus problématique que le risque bien réel d’un non-recours au TPE.

Ce renversement interroge profondément la manière dont sont hiérarchisés les enjeux de sécurité, de responsabilité et de confiance dans le champ de la prévention du VIH.

Il révèle aussi une tension ancienne dans l’histoire de la lutte contre le VIH-Sida : celle entre une approche institutionnelle, centralisée, médicalisée, et une approche communautaire fondée sur l’autonomie, la proximité et la réduction des risques.

Pour le TRT-5 CHV, la nécessité de mener cette expérimentation demeure entière. Le collectif réclame aujourd’hui explicitement que l’étude ANRS TPE HLM puisse être relancée, considérant qu’elle constitue l’une des réponses les plus concrètes aux défaillances mises en lumière par l’Observatoire. À l’heure où les données confirment que les urgences hospitalières restent le principal lieu de blocage du TPE, empêcher d’explorer des alternatives communautaires apparaît de plus en plus difficile à justifier.

Un observatoire à faire vivre collectivement

Le TRT-5 CHV le rappelle : ce premier bilan n’est qu’un début. Pour devenir un véritable outil de transformation, l’Observatoire doit être alimenté largement par les associations, les professionnel·les de santé communautaire et les personnes concernées elles-mêmes. Chaque signalement permet de rendre visible une défaillance qui, sans cela, resterait invisible.

Dans un contexte où la prévention biomédicale progresse rapidement – avec l’élargissement de la PrEP, l’arrivée prochaine des formes injectables et de nouvelles stratégies de prévention – il serait inacceptable que le TPE demeure le maillon faible de la chaîne.

Documenter les refus, c’est déjà agir. Mais le premier bilan le montre clairement : documenter ne suffira pas. Il faudra désormais que les autorités sanitaires transforment ces alertes répétées en réformes concrètes.

Pour signaler un refus ou un renoncement au TPE

Observatoire du TRT-5 CHV : sexpoz.vihack.fr