Comportements /

30 ans d’évolution des comportements des gays en France

Résultats : le profil des répondants

L’âge moyen des répondants varie d’une enquête à l’autre entre 31,2 ans et 35,8 ans. Leur niveau d’éducation augmente régulièrement de 1985 à 2011. La proportion d’hommes mariés (ou ayant été mariés) a décru de 13,3% en 1985 à 6,4% en 2011. La proportion de répondants de Paris ou d’Ile-de-France est significativement inférieure en 2004-2011 (33,2%) lorsque l’internet a été utilisé pour l’enquête que durant les années 1985-2000 (45,2%). Dans toutes les enquêtes, la plupart des répondants se définissent comme homosexuels ou gays et la proportion n’a fait qu’augmenter de 1985 (73,9%) à 2000 (91,2%) tandis que les enquêtes de 2004 et 2011 ont recruté plus de bi- ou d’hétérosexuels, essentiellement dans l’échantillon recruté sur internet (4,8% de la presse vs 10,5% d’internet en 2004 et 4,1% vs 10,6% en 2011). La proportion de personnes refusant de se définir n’a cessé de diminuer au cours du temps.

Résultats : le début de la vie sexuelle

La vie sexuelle démarre par une relation avec un homme plus fréquemment dans les jeunes générations que les plus anciennes. Ils sont 76,0% de la génération 1956-1959 (année des 18 ans), 75,6% de la génération 1980-1983 et 83,7% de la génération 2008-2011. L’âge médian de la première relation sexuelle avec un homme ne varie pas beaucoup et se situe de manière stable aux alentours de 18 ans. Bien que les plus jeunes déclarent un âge plus précoce de cette première relation avec un homme, on observe que cette valeur est ensuite corrigée lorsqu’ils avancent en âge et que cette tendance est systématiquement observée dans les différentes enquêtes.

Résultats : nombre de partenaires sexuels

Dans les années 80, le nombre de répondants déclarant avoir eu plus de dix partenaires dans les six derniers mois a décru fortement. Ils étaient 27,2% en 1985, 15,7% en 1987, puis 17,1% en 1988 et 17,0% en 1989.

Le graphique montre que l’âge a un effet sur le nombre de partenaires. Les plus jeunes ont moins de partenaires que les trentenaires et leurs aînés. Mais il existe aussi une différence entre générations. Des plus âgés jusqu’à la génération 1980-1983, le nombre de partenaires augmente à chaque génération (les courbes sont plus élevées dans le graphe). Mais au-delà, la tendance s’inverse, les générations récentes ont moins de partenaires que leurs aînés au même âge. L’analyse multivariée confirme ces évolutions. Sans lien avec les générations, ceux qui se définissent comme bi- ou hétérosexuels ou qui refusent de se définir ont significativement moins de partenaires que les gays/homosexuels. Le fait d’habiter dans une ville de plus de 100 000 habitants est un facteur favorisant la probabilité de déclarer plus de 10 partenaires dans les douze derniers mois comparé à ceux qui vivent dans des communes plus petites. C’est encore accentué pour les habitants de la région parisienne. L’association entre le niveau d’étude élevé et le nombre de partenaires augmente avec l’âge. Les internautes comparés aux participants recrutés par la presse ont moins de partenaires mais seulement lorsqu’ils sont plus jeunes. Au-delà de 40 ans cette différence disparait.

Résultats : pratiques sexuelles

Les graphiques montrent les variations de pratiques pour la masturbation réciproque, le sexe oral et les pratiques anales entre 1985 et 2011 par âge et par génération. On observe que les trajectoires pour chaque pratique sont similaires entre générations quels que soient les âges. Ainsi à tout âge, la masturbation réciproque a progressé de 1985 à 1990 puis a décru jusqu’à 2011 ; le sexe oral a diminué de 1985 à 1989/1990 puis progressé jusqu’en 2000 puis est resté stable ; de même, les pratiques anales décroissent de 1985 à 1989/1990 puis augmentent jusqu’en 2011.
Ainsi le point de changement le plus remarquable pour toutes les pratiques se situe autour de 1990 mais en affichant une progression inverse entre d’une part la masturbation réciproque qui progresse avant 1990 et régresse après cette date et d’autre part les pratiques orales et anales qui se réduisent dans les années 80 puis progressent au-delà de 1990.

Quel que soit l’âge, la différence la plus marquée entre générations est la fréquence de rapports anaux et dans une moindre mesure le sexe oral. Ils augmentent de génération en génération. Ainsi, à environ 32 ans, les rapports anaux fréquents concernent 60,3% des enquêtés de la génération 1972-1975, 68,6% de la génération 1980-1983, 81,7% de la génération 1988-1991 et 84,1% de la génération 1996-1999. Dans les générations au-delà de 1996-1999, on observe une baisse du nombre de partenaires mais plus de sexe oral et de rapports anaux que dans les générations précédentes. La fréquence du sexe oral a atteint dans ces générations un niveau très élevé (>95%) et les rapports anaux fréquents un niveau élevé (80%), y compris par les plus jeunes au début de leur vie sexuelle.

En résumé

Que retire-t-on de ces résultats ? Que les trajectoires sexuelles de toutes les générations se ressemblent. Bien que l’âge médian de la première relation sexuelle avec un homme soit toujours resté stable, à environ 18 ans, cette expérience est de plus en plus fréquemment la première expérience sexuelle au fil des générations. Si les générations les plus récentes déclarent plus de sexe oral et de rapports anaux, ils ont aussi moins de partenaires que leurs aînés.

Discussion : quelle valeur ont ces résultats ?

Cet échantillon de la communauté ne peut pas être considéré comme une représentation objective de la population des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes en France. Cependant, cet échantillon d’opportunité est probablement la meilleure représentation possible d’une population qui reste difficile à capter car trop peu nombreuse pour faire l’objet d’une sélection dans une étude sur la population générale. Pour autant, l’étude de la stabilité intra-générationnelle au fil des années montre que la comparaison et la mise en perspective de l’ensemble de ces enquêtes réalisées au cours du temps sur des échantillons de convenance était pertinente. L’évolution récente de l’échantillon vers une plus grande proportion de bi- et d’hétérosexuels est clairement démontré comme provenant de l’élargissement récent du recrutement aux médias internet et non pas à un changement des comportements dans la société.

Une question demeure essentielle, celle de savoir si cet échantillon de convenance pourrait avoir un biais de participation lié à l’âge. D’une part, dans les enquêtes sur les gays, l’auto-sélection favorise l’effet de l’âge : cela suppose d’acheter un magazine gay ou de surfer sur des sites gays mais aussi de répondre à des questions sur ses comportements sexuels. Les plus jeunes sont souvent ceux de leur génération à afficher plus d’assurance sur leur homosexualité. Cela s’observe par les résultats qui montrent que les jeunes déclarent plus volontiers des relations sexuelles avec un homme à un plus jeune âge que lorsqu’ils sont plus âgés. Mais on peut aussi considérer que les plus âgés qui répondent à ce type d’enquête sont ceux qui restent les plus engagés dans les relations sexuelles ou dans la vie gay. D’autre part, le fait de mener une analyse inter générationnelle rend essentielle la connaissance des effets de l’âge pour interpréter les parcours de vie sexuelle des différentes générations. Pour cela il a fallu utiliser différentes techniques d’analyse permettant d’ajuster les résultats sur l’âge et différents facteurs confondant comme le niveau d’éducation, la taille de la ville de résidence, la définition de l’orientation sexuelle et la source du questionnaire.

C’est à l’aune de ces précautions méthodologiques que ces résultats doivent être interprétés. Le travail des chercheurs représente une analyse longitudinale originale qui présente une perspective nouvelle des comportements sexuels. Ils décrivent les changements dans les itinéraires sexuels d’hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes associés aux tendances du contexte social autour de l’homosexualité.

Discussion : interprétation des résultats

Les mouvements sociaux des années 70 puis l’acceptation sociale progressive de l’homosexualité et la montée en puissance de la mobilisation gay dans les années 80 ont été le prélude aux étapes législatives majeures en France qu’ont été, après la décriminalisation de l’homosexualité en 1982, la reconnaissance des couples de même sexe en 1999 et le mariage civil en 2013. La traduction dans les comportements de la progression de l’acceptation sociale de l’homosexualité est patente. Tandis qu’une analyse plus ancienne des enquêtes presse gay réalisées entre 1985 et 1995 révélait que les gays dont la première expérience sexuelle est antérieure à 1970 avaient plus souvent eu une vie hétérosexuelle antérieure, voire étaient mariés (à une femme), que les générations plus récentes, les recherches de la présente analyse montrent qu’après les années 70 la première expérience sexuelle est de plus en plus fréquemment avec un homme. Mais ce contexte social favorable n’a pour autant pas fait disparaitre les difficultés que certains gays éprouvent à vivre leur homosexualité.

Ces résultats montrent également la transmission des normes de la communauté en matière de pratiques sexuelles. Avant l’arrivée des trithérapies, les mêmes variations du nombre de partenaires ou de pratiques sexuelles se retrouvent dans toutes les générations, comparable à âge égal. On observe chez tous les gays l’énorme impact qu’a eu le sida sur les pratiques, chute du nombre de partenaires, dans les années 80, moins de sexe oral et de rapports anaux et plus de masturbation. On peut l’interpréter comme une réaction de protection dans des temps incertains où les connaissances sur le sida étaient faibles. Mais ces changements de comportements correspondent aussi aux premières interventions intracommunautaires de prévention contre le sida et d’information menées par des associations gay dans les années 80. En 1987, tandis que la première campagne nationale en population générale promouvant l’usage du préservatif était lancée, les études laissaient à penser que le sexe oral était à faible risque. Et c’est ainsi que les gays ont adopté le préservatif pour les pénétrations anales qui ont repris en même temps que le nombre de partenaires se remettait à progresser à partir des années 90, et ce à l’époque où la mortalité due au sida était la plus forte.

Après l’arrivée des trithérapies, ces tendances en nombre de partenaires et en pratiques sexuelles sont également visibles. Il n’y a pour ainsi dire pas de différence entre ceux qui ont connu les années sombres du sida et ceux qui ont commencé leur vie sexuelle après 1996. Les bouleversements du paysage n’ont pas empêché les pratiques de se répandre à travers les âges et les générations dans une communauté pourtant très complexe et très diverse. Les normes sociales de cette communauté se révèlent très fortes, quelles que soient les évolutions à travers le développement de nouvelles formes de socialisation comme l’internet. Pour autant, si les générations plus récentes déclarent plus de sexe oral et de rapports anaux que les plus anciennes au même âge, elles ont aussi moins souvent plus de 10 partenaires dans les 12 derniers mois, une tendance similaire à celle observée aux Etats Unis au début des années 2000 qui traduit l’évolution des réseaux sexuels et qui concerne avant tout les plus jeunes générations de gays.

Ainsi, les évolutions épidémiologiques et les questions de prévention n’ont pas forcément eu d’impact direct ou persistant sur les comportements sexuels. Contrairement à l’apparition du sida et des premières mesures préventives des années 80, ni l’introduction des trithérapies en 1996, ni l’apparition des nouvelles stratégies préventives basées sur les antirétroviraux (PrEP ou TasP) de la fin des années 2000, n’ont modifié les vieilles habitudes ou n’en ont créé de nouvelles, dans les pratiques sexuelles étudiées ici. Elles n’ont fait que conforter des tendances apparues plus tôt.
Cette analyse longitudinale montre aussi qu’il existe un effet de l’âge différent de ce que montrent habituellement les analyses transversales. Ainsi on observe que la fréquence des pratiques sexuelles ne fait que progresser avec l’âge même avancé.

Au final, toutes les générations entre 1985 et 2011 subissent les tendances de leur époque dont le contexte influence les comportements sexuels. L’on observe que d’une part, l’expérience vécue par certaines générations comme celles qui ont été fortement touchées par le sida des années 80 et 90 ne semble pas devoir affecter leurs pratiques sexuelles et que d’autre part, les pratiques sexuelles des jeunes générations ne laissent pas apparaître de grandes différences avec leurs aînés, si ce n’est moins de partenaires. Ainsi, ils déclarent des rapports anaux plus fréquents au même âge que les générations qui les ont précédés. Mais ceci se vérifie pour toutes les générations lorsqu’on les compare à celles qui les précèdent.

Cette analyse des enquêtes nationales montre que les grandes tendances des comportements sexuels précèdent les changements épidémiologiques et le contexte préventif plutôt qu’ils n’y répondent. Elle souligne la difficulté des politiques préventives à composer avec la dimension sociale de la sexualité.

par La rédaction, le 24.04.2017

30 ans d’évolution des comportements des gays en France

Tags : comportements , HSH , Réunion Publique d’Information

Qu’est ce qui a changé dans les grandes lignes en 30 ans d’ « enquête presse gay », c’est ce qu’un jeune chercheur français, Nicolas Méthy, a tenté de décrypter en reprenant tous les résultats accumulés de 1985 à 2011 par l’Institut de veille sanitaire.

Avant l’institut de veille sanitaire, devenu aujourd’hui « Santé Publique France », et même avant l’ANRS, l’« Enquête presse gay » a été inventée par les premiers chercheurs français en sciences sociales, Michael Pollak et Marie-Ange Schiltz, qui se sont intéressés aux populations touchées par l’épidémie de sida au premier rang desquelles figurent les gays. Au fil des années, il y a toujours eu de nouvelles équipes pour reprendre le flambeau et renouveler l’expérience. Il fallait bien que toutes ces données accumulées soient exploitées non plus comme des photographies instantanées des comportements sexuels des gays mais en y ajoutant la dimension créée par la répétition, mettant ainsi en perspective l’évolution de ces données précieusement recueillies au fil du temps. C’est donc à partir des données de quatorze enquêtes, de 1985 à 2011, que Nicolas Méthy a fait ressortir les traits principaux de l’évolution des comportements sexuels des gays en France au cours de ces années marquées par l’histoire du sida.

Comme il l’explique clairement dans la publication citée en référence, reprendre l’ensemble de ces données ne va pas de soi. D’abord parce que le schéma et la conduite de l’enquête a évolué au cours du temps. Plusieurs phases se sont succédées, selon les équipes de recherche impliquées mais aussi en fonction de l’évolution des supports de presse existants. L’enquête a été annuelle de 1985 à 1993, publiée sous forme d’un encarté dans le magazine « Gay Pied Hebdo » jusqu’en 1992. A la cessation de parution du magazine, d’autres titres de la presse gay ont été sollicités, six titres en 1993 puis dix en 1995, neuf en 1997, vingt en 2000 et seize en 2004. Lors de la dernière édition, en 2011, il n’y avait qu’un seul magazine imprimé, Têtu, impliqué dans l’enquête. Mais en 2004 a également été créé une version électronique sous forme de bannière publicitaire permettant à dix sites internet d’en assurer la promotion. En 2011, il y eut plus de soixante sites diffusant l’enquête, consacrant ainsi la transition du papier au numérique. En effet, tandis que l’enquête papier a pu totaliser jusqu’à 1000 réponses entre 1985 et 1992, le net a produit 23% des 5700 résultats en 2004 et 90% des 10 000 réponses de 2011.

L’autre question soulevée par le projet d’une analyse de l’ensemble de ces données a été de savoir ce qui pouvait être retenu dans l’analyse au cours du temps étant donné les évolutions du questionnaire avec les années. Au final, les répondants de toutes les enquêtes ont permis de constituer un ensemble de 38 821 personnes âgées de 18 à 59 ans dont l’âge médian de la première relation sexuelle avec un homme, déterminé comme étant à 18 ans et constant (voir plus loin), a permis d’avoir une vision des comportements de gays ayant commencé leur vie sexuelle entre 1944 et 2011, les participants les plus âgés ayant eu 59 ans lors de la première enquête en 1985. Les autres variables sociales étudiées au cours des enquêtes ont été le niveau d’éducation, le statut marital, l’identification comme gay et la taille de la commune de résidence. Pour les comportements sexuels, le nombre de partenaires dans les six derniers mois était relevé dans les enquêtes de 1985 à 1990 et dans les 12 derniers mois de 1991 à 2011. L’analyse des pratiques concerne la masturbation réciproque ainsi que des rapports oro-génitaux et anaux au cours du temps.

Enfin, la question cruciale pour permettre cette analyse a consisté à évaluer l’homogénéité des échantillons de personnes de ces enquêtes. En effet, si le recueil de données par l’intermédiaire de la presse gay a toujours été considéré comme le seul vraiment pertinent pour mener efficacement cette enquête, il faut tout de même considérer que l’échantillon de répondants n’a rien de représentatif, statistiquement parlant, du groupe de gens visés mais constitue un échantillon d’opportunité. Cela étant dit, encore fallait-il démontrer que la représentativité de cet échantillon n’a pas varié au cours du temps, ou pour le dire plus simplement, que la population atteinte par les différentes enquêtes est plus ou moins toujours la même. Notre chercheur a pour cela analysé si les variables recueillies censées représenter des constantes pour un individu donné ne changeaient pas au cours du temps. Autrement dit, il s’est agi de vérifier si le niveau d’étude ou l’âge de la première relation sexuelle restaient constants dans la même génération dans les différentes enquêtes même si les années avaient un effet discriminant sur ces données. Et c’est bien ce qui apparait à l’analyse, confirmant l’homogénéité de la population étudiée au cours du temps.

Il ne reste plus dès lors qu’à examiner les résultats de l’analyse ainsi produite.

Résultats : le profil des répondants

L’âge moyen des répondants varie d’une enquête à l’autre entre 31,2 ans et 35,8 ans. Leur niveau d’éducation augmente régulièrement de 1985 à 2011. La proportion d’hommes mariés (ou ayant été mariés) a décru de 13,3% en 1985 à 6,4% en 2011. La proportion de répondants de Paris ou d’Ile-de-France est significativement inférieure en 2004-2011 (33,2%) lorsque l’internet a été utilisé pour l’enquête que durant les années 1985-2000 (45,2%). Dans toutes les enquêtes, la plupart des répondants se définissent comme homosexuels ou gays et la proportion n’a fait qu’augmenter de 1985 (73,9%) à 2000 (91,2%) tandis que les enquêtes de 2004 et 2011 ont recruté plus de bi- ou d’hétérosexuels, essentiellement dans l’échantillon recruté sur internet (4,8% de la presse vs 10,5% d’internet en 2004 et 4,1% vs 10,6% en 2011). La proportion de personnes refusant de se définir n’a cessé de diminuer au cours du temps.

Résultats : le début de la vie sexuelle

La vie sexuelle démarre par une relation avec un homme plus fréquemment dans les jeunes générations que les plus anciennes. Ils sont 76,0% de la génération 1956-1959 (année des 18 ans), 75,6% de la génération 1980-1983 et 83,7% de la génération 2008-2011. L’âge médian de la première relation sexuelle avec un homme ne varie pas beaucoup et se situe de manière stable aux alentours de 18 ans. Bien que les plus jeunes déclarent un âge plus précoce de cette première relation avec un homme, on observe que cette valeur est ensuite corrigée lorsqu’ils avancent en âge et que cette tendance est systématiquement observée dans les différentes enquêtes.

Résultats : nombre de partenaires sexuels

Dans les années 80, le nombre de répondants déclarant avoir eu plus de dix partenaires dans les six derniers mois a décru fortement. Ils étaient 27,2% en 1985, 15,7% en 1987, puis 17,1% en 1988 et 17,0% en 1989.

Le graphique montre que l’âge a un effet sur le nombre de partenaires. Les plus jeunes ont moins de partenaires que les trentenaires et leurs aînés. Mais il existe aussi une différence entre générations. Des plus âgés jusqu’à la génération 1980-1983, le nombre de partenaires augmente à chaque génération (les courbes sont plus élevées dans le graphe). Mais au-delà, la tendance s’inverse, les générations récentes ont moins de partenaires que leurs aînés au même âge. L’analyse multivariée confirme ces évolutions. Sans lien avec les générations, ceux qui se définissent comme bi- ou hétérosexuels ou qui refusent de se définir ont significativement moins de partenaires que les gays/homosexuels. Le fait d’habiter dans une ville de plus de 100 000 habitants est un facteur favorisant la probabilité de déclarer plus de 10 partenaires dans les douze derniers mois comparé à ceux qui vivent dans des communes plus petites. C’est encore accentué pour les habitants de la région parisienne. L’association entre le niveau d’étude élevé et le nombre de partenaires augmente avec l’âge. Les internautes comparés aux participants recrutés par la presse ont moins de partenaires mais seulement lorsqu’ils sont plus jeunes. Au-delà de 40 ans cette différence disparait.

Résultats : pratiques sexuelles

Les graphiques montrent les variations de pratiques pour la masturbation réciproque, le sexe oral et les pratiques anales entre 1985 et 2011 par âge et par génération. On observe que les trajectoires pour chaque pratique sont similaires entre générations quels que soient les âges. Ainsi à tout âge, la masturbation réciproque a progressé de 1985 à 1990 puis a décru jusqu’à 2011 ; le sexe oral a diminué de 1985 à 1989/1990 puis progressé jusqu’en 2000 puis est resté stable ; de même, les pratiques anales décroissent de 1985 à 1989/1990 puis augmentent jusqu’en 2011.
Ainsi le point de changement le plus remarquable pour toutes les pratiques se situe autour de 1990 mais en affichant une progression inverse entre d’une part la masturbation réciproque qui progresse avant 1990 et régresse après cette date et d’autre part les pratiques orales et anales qui se réduisent dans les années 80 puis progressent au-delà de 1990.

Quel que soit l’âge, la différence la plus marquée entre générations est la fréquence de rapports anaux et dans une moindre mesure le sexe oral. Ils augmentent de génération en génération. Ainsi, à environ 32 ans, les rapports anaux fréquents concernent 60,3% des enquêtés de la génération 1972-1975, 68,6% de la génération 1980-1983, 81,7% de la génération 1988-1991 et 84,1% de la génération 1996-1999. Dans les générations au-delà de 1996-1999, on observe une baisse du nombre de partenaires mais plus de sexe oral et de rapports anaux que dans les générations précédentes. La fréquence du sexe oral a atteint dans ces générations un niveau très élevé (>95%) et les rapports anaux fréquents un niveau élevé (80%), y compris par les plus jeunes au début de leur vie sexuelle.

En résumé

Que retire-t-on de ces résultats ? Que les trajectoires sexuelles de toutes les générations se ressemblent. Bien que l’âge médian de la première relation sexuelle avec un homme soit toujours resté stable, à environ 18 ans, cette expérience est de plus en plus fréquemment la première expérience sexuelle au fil des générations. Si les générations les plus récentes déclarent plus de sexe oral et de rapports anaux, ils ont aussi moins de partenaires que leurs aînés.

Discussion : quelle valeur ont ces résultats ?

Cet échantillon de la communauté ne peut pas être considéré comme une représentation objective de la population des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes en France. Cependant, cet échantillon d’opportunité est probablement la meilleure représentation possible d’une population qui reste difficile à capter car trop peu nombreuse pour faire l’objet d’une sélection dans une étude sur la population générale. Pour autant, l’étude de la stabilité intra-générationnelle au fil des années montre que la comparaison et la mise en perspective de l’ensemble de ces enquêtes réalisées au cours du temps sur des échantillons de convenance était pertinente. L’évolution récente de l’échantillon vers une plus grande proportion de bi- et d’hétérosexuels est clairement démontré comme provenant de l’élargissement récent du recrutement aux médias internet et non pas à un changement des comportements dans la société.

Une question demeure essentielle, celle de savoir si cet échantillon de convenance pourrait avoir un biais de participation lié à l’âge. D’une part, dans les enquêtes sur les gays, l’auto-sélection favorise l’effet de l’âge : cela suppose d’acheter un magazine gay ou de surfer sur des sites gays mais aussi de répondre à des questions sur ses comportements sexuels. Les plus jeunes sont souvent ceux de leur génération à afficher plus d’assurance sur leur homosexualité. Cela s’observe par les résultats qui montrent que les jeunes déclarent plus volontiers des relations sexuelles avec un homme à un plus jeune âge que lorsqu’ils sont plus âgés. Mais on peut aussi considérer que les plus âgés qui répondent à ce type d’enquête sont ceux qui restent les plus engagés dans les relations sexuelles ou dans la vie gay. D’autre part, le fait de mener une analyse inter générationnelle rend essentielle la connaissance des effets de l’âge pour interpréter les parcours de vie sexuelle des différentes générations. Pour cela il a fallu utiliser différentes techniques d’analyse permettant d’ajuster les résultats sur l’âge et différents facteurs confondant comme le niveau d’éducation, la taille de la ville de résidence, la définition de l’orientation sexuelle et la source du questionnaire.

C’est à l’aune de ces précautions méthodologiques que ces résultats doivent être interprétés. Le travail des chercheurs représente une analyse longitudinale originale qui présente une perspective nouvelle des comportements sexuels. Ils décrivent les changements dans les itinéraires sexuels d’hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes associés aux tendances du contexte social autour de l’homosexualité.

Discussion : interprétation des résultats

Les mouvements sociaux des années 70 puis l’acceptation sociale progressive de l’homosexualité et la montée en puissance de la mobilisation gay dans les années 80 ont été le prélude aux étapes législatives majeures en France qu’ont été, après la décriminalisation de l’homosexualité en 1982, la reconnaissance des couples de même sexe en 1999 et le mariage civil en 2013. La traduction dans les comportements de la progression de l’acceptation sociale de l’homosexualité est patente. Tandis qu’une analyse plus ancienne des enquêtes presse gay réalisées entre 1985 et 1995 révélait que les gays dont la première expérience sexuelle est antérieure à 1970 avaient plus souvent eu une vie hétérosexuelle antérieure, voire étaient mariés (à une femme), que les générations plus récentes, les recherches de la présente analyse montrent qu’après les années 70 la première expérience sexuelle est de plus en plus fréquemment avec un homme. Mais ce contexte social favorable n’a pour autant pas fait disparaitre les difficultés que certains gays éprouvent à vivre leur homosexualité.

Ces résultats montrent également la transmission des normes de la communauté en matière de pratiques sexuelles. Avant l’arrivée des trithérapies, les mêmes variations du nombre de partenaires ou de pratiques sexuelles se retrouvent dans toutes les générations, comparable à âge égal. On observe chez tous les gays l’énorme impact qu’a eu le sida sur les pratiques, chute du nombre de partenaires, dans les années 80, moins de sexe oral et de rapports anaux et plus de masturbation. On peut l’interpréter comme une réaction de protection dans des temps incertains où les connaissances sur le sida étaient faibles. Mais ces changements de comportements correspondent aussi aux premières interventions intracommunautaires de prévention contre le sida et d’information menées par des associations gay dans les années 80. En 1987, tandis que la première campagne nationale en population générale promouvant l’usage du préservatif était lancée, les études laissaient à penser que le sexe oral était à faible risque. Et c’est ainsi que les gays ont adopté le préservatif pour les pénétrations anales qui ont repris en même temps que le nombre de partenaires se remettait à progresser à partir des années 90, et ce à l’époque où la mortalité due au sida était la plus forte.

Après l’arrivée des trithérapies, ces tendances en nombre de partenaires et en pratiques sexuelles sont également visibles. Il n’y a pour ainsi dire pas de différence entre ceux qui ont connu les années sombres du sida et ceux qui ont commencé leur vie sexuelle après 1996. Les bouleversements du paysage n’ont pas empêché les pratiques de se répandre à travers les âges et les générations dans une communauté pourtant très complexe et très diverse. Les normes sociales de cette communauté se révèlent très fortes, quelles que soient les évolutions à travers le développement de nouvelles formes de socialisation comme l’internet. Pour autant, si les générations plus récentes déclarent plus de sexe oral et de rapports anaux que les plus anciennes au même âge, elles ont aussi moins souvent plus de 10 partenaires dans les 12 derniers mois, une tendance similaire à celle observée aux Etats Unis au début des années 2000 qui traduit l’évolution des réseaux sexuels et qui concerne avant tout les plus jeunes générations de gays.

Ainsi, les évolutions épidémiologiques et les questions de prévention n’ont pas forcément eu d’impact direct ou persistant sur les comportements sexuels. Contrairement à l’apparition du sida et des premières mesures préventives des années 80, ni l’introduction des trithérapies en 1996, ni l’apparition des nouvelles stratégies préventives basées sur les antirétroviraux (PrEP ou TasP) de la fin des années 2000, n’ont modifié les vieilles habitudes ou n’en ont créé de nouvelles, dans les pratiques sexuelles étudiées ici. Elles n’ont fait que conforter des tendances apparues plus tôt.
Cette analyse longitudinale montre aussi qu’il existe un effet de l’âge différent de ce que montrent habituellement les analyses transversales. Ainsi on observe que la fréquence des pratiques sexuelles ne fait que progresser avec l’âge même avancé.

Au final, toutes les générations entre 1985 et 2011 subissent les tendances de leur époque dont le contexte influence les comportements sexuels. L’on observe que d’une part, l’expérience vécue par certaines générations comme celles qui ont été fortement touchées par le sida des années 80 et 90 ne semble pas devoir affecter leurs pratiques sexuelles et que d’autre part, les pratiques sexuelles des jeunes générations ne laissent pas apparaître de grandes différences avec leurs aînés, si ce n’est moins de partenaires. Ainsi, ils déclarent des rapports anaux plus fréquents au même âge que les générations qui les ont précédés. Mais ceci se vérifie pour toutes les générations lorsqu’on les compare à celles qui les précèdent.

Cette analyse des enquêtes nationales montre que les grandes tendances des comportements sexuels précèdent les changements épidémiologiques et le contexte préventif plutôt qu’ils n’y répondent. Elle souligne la difficulté des politiques préventives à composer avec la dimension sociale de la sexualité.

Publication d’origine d’où sont issues les illustrations : Méthy N, Velter A, Semaille C, Bajos N (2015) Sexual Behaviours of Homosexual and Bisexual Men in France : A Generational Approach. PLoS ONE 10(3) : e0123151. doi:10.1371/journal pone.0123151



espace perso

enquête

Tu aimes ce site ?