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Bareback : mieux définir pour mieux agir ?

Si le terme bareback a connu un tel succès et a émergé aussi subitement dans les cercles scientifiques autant que dans la population gay, c’est parce qu’il permettait de combler une vacuité sémantique et conceptuelle en nommant une réalité parfaitement identifiée mais innommée. Cependant, le seul consensus qui se dégage des études à propos du bareback est qu’il s’agit de rapports annaux et qu’ils sont délibérément non protégés. En effet, à partir de là, de nombreux paramètres peuvent être ajoutés, suivant les études : pour certains, le bareback doit obligatoirement s’inscrire dans un « contexte à risque de transmission du VIH » (Caraballo-Diegez), pour d’autres, il ne peut concerner que d’autres partenaires que le partenaire régulier (Mansergh), tandis que d’autres encore considèrent que le bareback désigne au contraire tout rapport anal non protégé, indépendamment du risque encouru ou du partenaire (Halkitis). Se pose, alors, centrale, la question du risque, et, là encore de la définition qu’on en donne et de la perception qu’on en a : ainsi, une étude de Parson en 2005 révélait qu’avec le sérotriage certains considéraient que la question de la transmission ne se posait plus, malgré le peu d’éléments permettant de prouver l’efficacité réelle de cette stratégie de réduction des risques.

Au delà de cette première définition, strictement comportementale, les différentes études compulsées révèlent un deuxième aspect du bareback : sa dimension identitaire. Plusieurs études ont fait émerger l’idée que le barback pouvait être conçu comme un refus d’une sexualité typiquement gay refusant la norme hygiéniste et hétérosexuelle.
L’analyse de Berg pointe ainsi toute la difficulté de définir le bareback, suivant qu’il est défini par les chercheurs ou les homosexuels eux-mêmes, et, parmi eux, les gays qui se définissent comme barebackers ou déclarent pratiquer ce qu’ils appellent le bareback.

Etant donnée cette absence de définition fixe du terme, il est extrêmement difficile de faire émerger des statistiques significatives concernant la prévalence du bareback, puisque, en l’absence de définition consensuelle du mot, les échantillons ne sont guère représentatifs. Toutes ces études permettent néanmoins de faire apparaître un certain nombre de facteurs pouvant expliquer le phénomène :

1. Au niveau sociétal, Berg note trois facteurs majeurs :

  • l’homophobie (institutionnelle ou intégrée), et son corolaire, un besoin de transgression qu’exprimerait le bareback.
  • les avancées thérapeutiques, qui ont transformé la perception de la maladie.
  • le développement d’internet, qui rend le contact avec des partenaires potentiels plus facile et plus immédiat.

2. À l’échelle sociale et communautaire, les études pointent :

  • La baisse de l’activisme et de la mobilisation communautaires (campagnes perçues comme ennuyeuses, lassitude à l’égard du VIH et des IST, lassitude à l’égard du préservatif)
  • L’apparition d’environnements sociaux où le bareback est devenu la norme.

3. Du point de vue relationnel, les études mettent l’accent sur deux aspects majeurs :

  • La recherche d’émotions fortes et d’intimité, notamment au travers de l’échange du sperme.
  • Le choix du partenaire en fonction de son statut sérologique et de sa charge virale.

4. Enfin, au niveau individuel et intime, le facteur le plus déterminant reste la séropositivité. Néanmoins, les enquêtes révèlent d’autres facteurs : la recherche de toujours plus de plaisir, le sentiment d’une conquête de la virilité, le risque comme transgression des limites de l’humain, la liberté, l’intimité, tandis que d’autres mettent davantage en valeur la compulsivité, la recherche du risque, l’usage de drogues.

Les critiques de Berg à l’égard de son corpus sont larges : en l’absence de définition fixe et commune du bareback impossible de dresser un panorama statistique fiable, impossible aussi de comparer les résultats. Ainsi, la plupart des études reposent avant tout sur le témoignage ou les réponses d’hommes blancs, vivant en ville et se désignant eux même comme homosexuels. Quid des ruraux, des minorités ethniques ou des HSH qui ne s’identifient pas comme homosexuels ? Ainsi, Berg pointe la nécessité d’un travail plus rigoureux de définition du mot bareback afin de pouvoir approfondir et affiner l’observation du phénomène et de lui apporter les réponses institutionnelles adéquates en fonction des différents facteurs ayant influencé l’émergence du phénomène.
Les comportements de santé étant, selon lui, avant tout conditionnés par l’environnement socioculturel, il pointe la nécessité de réfléchir particulièrement sur des facteurs « comme l’homophobie (homonegativism), l’engagement civique et la cohésion communautaire » ainsi que sur « les excès de drogue ». Du côté de la prévention, Berg met l’accent sur les opportunités d’intervention mises à jour par certains articles : « des consultations de motivation, le sérotriage, et un mode de protection négocié pour inciter les HSH barebackers à se tourner vers le safe sex. »

par Erard, le 7.12.2011

Bareback : mieux définir pour mieux agir ?

Constatant que l’’augmentation des contaminations au VIH depuis le début des années 2000 est imputée par certaines études au phénomène du bareback, Berg entreprend un bilan critique des publications sur la question. Le terme restant mal défini, cela rend difficile une synthèse comparative des différentes études qui y ont été consacrées et par là une réponse efficace au phénomène.

Berg a recensé 42 études (toutes du domaines anglo-saxon) qui, au delà de la diversité des disciplines et des méthodes convoquées, définissent dans l’ensemble le bareback comme des rapports anaux non protégés et consentis entre hommes avec possibilité de transmission du VIH. Les résultats de ces études permettent de faire un panel large des différents facteurs (sociétaux /sociaux et communautaires / relationnels /personnels) qui peuvent expliquer qu’un individu ait des pratiques bareback. Constatant la faible lisibilité des résultats comparatifs obtenus, Berg pose la nécessité d’établir un protocole d’étude strict afin de pouvoir gagner en efficacité dans le domaine de la prévention de ce phénomène et lance à ce titre quelques pistes de réflexion et de recherche.

Si le terme bareback a connu un tel succès et a émergé aussi subitement dans les cercles scientifiques autant que dans la population gay, c’est parce qu’il permettait de combler une vacuité sémantique et conceptuelle en nommant une réalité parfaitement identifiée mais innommée. Cependant, le seul consensus qui se dégage des études à propos du bareback est qu’il s’agit de rapports annaux et qu’ils sont délibérément non protégés. En effet, à partir de là, de nombreux paramètres peuvent être ajoutés, suivant les études : pour certains, le bareback doit obligatoirement s’inscrire dans un « contexte à risque de transmission du VIH » (Caraballo-Diegez), pour d’autres, il ne peut concerner que d’autres partenaires que le partenaire régulier (Mansergh), tandis que d’autres encore considèrent que le bareback désigne au contraire tout rapport anal non protégé, indépendamment du risque encouru ou du partenaire (Halkitis). Se pose, alors, centrale, la question du risque, et, là encore de la définition qu’on en donne et de la perception qu’on en a : ainsi, une étude de Parson en 2005 révélait qu’avec le sérotriage certains considéraient que la question de la transmission ne se posait plus, malgré le peu d’éléments permettant de prouver l’efficacité réelle de cette stratégie de réduction des risques.

Au delà de cette première définition, strictement comportementale, les différentes études compulsées révèlent un deuxième aspect du bareback : sa dimension identitaire. Plusieurs études ont fait émerger l’idée que le barback pouvait être conçu comme un refus d’une sexualité typiquement gay refusant la norme hygiéniste et hétérosexuelle.
L’analyse de Berg pointe ainsi toute la difficulté de définir le bareback, suivant qu’il est défini par les chercheurs ou les homosexuels eux-mêmes, et, parmi eux, les gays qui se définissent comme barebackers ou déclarent pratiquer ce qu’ils appellent le bareback.

Etant donnée cette absence de définition fixe du terme, il est extrêmement difficile de faire émerger des statistiques significatives concernant la prévalence du bareback, puisque, en l’absence de définition consensuelle du mot, les échantillons ne sont guère représentatifs. Toutes ces études permettent néanmoins de faire apparaître un certain nombre de facteurs pouvant expliquer le phénomène :

1. Au niveau sociétal, Berg note trois facteurs majeurs :

  • l’homophobie (institutionnelle ou intégrée), et son corolaire, un besoin de transgression qu’exprimerait le bareback.
  • les avancées thérapeutiques, qui ont transformé la perception de la maladie.
  • le développement d’internet, qui rend le contact avec des partenaires potentiels plus facile et plus immédiat.

2. À l’échelle sociale et communautaire, les études pointent :

  • La baisse de l’activisme et de la mobilisation communautaires (campagnes perçues comme ennuyeuses, lassitude à l’égard du VIH et des IST, lassitude à l’égard du préservatif)
  • L’apparition d’environnements sociaux où le bareback est devenu la norme.

3. Du point de vue relationnel, les études mettent l’accent sur deux aspects majeurs :

  • La recherche d’émotions fortes et d’intimité, notamment au travers de l’échange du sperme.
  • Le choix du partenaire en fonction de son statut sérologique et de sa charge virale.

4. Enfin, au niveau individuel et intime, le facteur le plus déterminant reste la séropositivité. Néanmoins, les enquêtes révèlent d’autres facteurs : la recherche de toujours plus de plaisir, le sentiment d’une conquête de la virilité, le risque comme transgression des limites de l’humain, la liberté, l’intimité, tandis que d’autres mettent davantage en valeur la compulsivité, la recherche du risque, l’usage de drogues.

Les critiques de Berg à l’égard de son corpus sont larges : en l’absence de définition fixe et commune du bareback impossible de dresser un panorama statistique fiable, impossible aussi de comparer les résultats. Ainsi, la plupart des études reposent avant tout sur le témoignage ou les réponses d’hommes blancs, vivant en ville et se désignant eux même comme homosexuels. Quid des ruraux, des minorités ethniques ou des HSH qui ne s’identifient pas comme homosexuels ? Ainsi, Berg pointe la nécessité d’un travail plus rigoureux de définition du mot bareback afin de pouvoir approfondir et affiner l’observation du phénomène et de lui apporter les réponses institutionnelles adéquates en fonction des différents facteurs ayant influencé l’émergence du phénomène.
Les comportements de santé étant, selon lui, avant tout conditionnés par l’environnement socioculturel, il pointe la nécessité de réfléchir particulièrement sur des facteurs « comme l’homophobie (homonegativism), l’engagement civique et la cohésion communautaire » ainsi que sur « les excès de drogue ». Du côté de la prévention, Berg met l’accent sur les opportunités d’intervention mises à jour par certains articles : « des consultations de motivation, le sérotriage, et un mode de protection négocié pour inciter les HSH barebackers à se tourner vers le safe sex. »

Berg RC, Barebacking : a review of the literature, Arch Sex Behav, 2009


Vos contributions

L’article a le mérite de recenser tout ce qui a pu s’écrire sur le bareback et donc tous les avis et analyses qui, au niveau institutionnel, ont pu être émis sur le phénomène et la question.
On peut néanmoins reprocher à Berg de ne pas proposer de définition du bareback qui lui paraisse opératoire dans une perspective de réduction du nombre de contaminations, puisque son article part de cette question. C’est que, fondamentalement, son propos ne sort jamais d’une double contradiction.
Méthodologique, tout d’abord : il ne cesse de passer d’une définition scientifique à une définition communautaire de la notion ; or, dans la perspective d’élaborer des moyens de prévention afin de réduire le nombre de contaminations, il ne peut s’agir que d’élaborer une définition médicale, c’est à dire neutre, qui soit la synthèse des comportements observés par les scientifiques et considérés comme à risque. En fait, ce n’est pas, le mot bareback qui pose problème, mais le mot risque. A aucun moment Berg ne constate que de façon manifeste interrogeants et répondants n’ont pas la même notion du risque lié à leurs pratiques anales non protégées. Ainsi la question des IST et autres MST que le VIH n’est pas abordée ; celle de la surcontamination non plus. Du coup, la dimension morbide et suicidaire du bareback est ignorée, parce que manifestement jamais évoquée par les répondants.
La deuxième contradiction est strictement logique : en effet, l’objectif posé par Berg est de réduire le nombre d’infection au VIH et donc de changer les comportements de prévention, et par là les comportements sexuels. Or à aucun moment Berg n’envisage l’utilité d’interroger les liens entre la prise de risque et la sexualité majoritairement décrite : sérielle, anonyme et dans la recherche de « toujours plus de plaisir » (Caraballo-Diégez). Il reste ainsi dans une perspective strictement communautaire, et s’il pointe l’intérêt d’études sur les minorités ethniques, les ruraux ou les HSH ne se formulant pas comme gay, à aucun moment il ne pointe l’intérêt de mener des études prenant en compte la classe sociale des HSH qui pratiquent le bareback.


Vos contributions

Par Kâma , le 1er.02.2011

Bonjour,

Cet article a son double ou son miroir sur vih.org http://www.vih.org/20090915/quoi-ba… . Il n’a pas cependant la touche eschatologique de celui de vih.org dont l’auteur indique que « L’enjeu est (…) de mieux cibler des messages de prévention, non exclusivement centrés sur le préservatif : les stratégies de réduction des risques et, à terme, les microbicides ou la PREP ». (À noter qu’il a été publié bien avant la communication des résultats d’iPrex, qui en plus sont plutôt mitigés.) Par ailleurs, sur vih.org l’auteur semble faire le choix d’une définition du bareback orienté dans une vision de sciences sociales : « Pourquoi ne pas réserver le terme « bareback » aux personnes qui le revendiquent, pour nommer des pratiques et/ou une identité (et toujours s’interroger sur le sens qu’elles y donnent) ? ». On sait l’importance politique qui sou-tendent les choix –de termes et de définitions- de concepts utilisés dans les sciences sociales. C’est pourquoi je trouve intéressant que le commentaire de la rédaction ci-dessus revienne sur la notion de neutralité, même si pour moi cela n’est pas nécessairement équivalent de « médicale ». Mais une définition « qui soit la synthèse des comportements observés par les scientifiques et considérés comme à risque », donc épidémiologique, me conviens. Je ne comprends pas trop pourquoi l’avoir qualifié de « médicale » mais il est clair que pour la lutte contre le VIH/sida, seul le nombre de contaminations peut-être le critère d’efficacité, et non pas les questions de sens ou de morale.

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