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Berlin, les gays et le VIH : état des lieux

L’épisode de contamination

De façon générale, les participants ont déclaré avoir eu des comportements à risque et pensent pouvoir identifier de façon assez claire les circonstances dans lesquelles ils se sont contaminés. La plupart disent même pouvoir identifier la situation exacte. Ce besoin d’identifier de façon précise le rapport contaminant a déjà été décrit dans d’autres études comportementales ; il semble donc correspondre à un schéma psychologique récurrent : en effet, notamment pour les hommes considérant qu’ils n’ont eu que peu de rapports à risque ou qui ne comprennent pas comment ils ont pu se contaminer, il y a un véritable besoin de reconstruire quitte à le fantasmer l’épisode de contamination. Bochow note, à ce titre, que le contexte même de l’entretien a pu être vécu comme une incitation à fournir une explication précise et que dans le contexte privé ces explications peuvent varier, voire ne correspondre à aucun besoin.
C’est pourquoi, l’attention du chercheur s’est portée davantage sur la période de contamination et sur la vie sexuelle des participants durant cette période plutôt que sur l’épisode de contamination lui même.

Le mode de contamination

La grande majorité des hommes interviewés a donc rapporté avoir eu des rapports anaux non protégés – que ce soit rarement, sporadiquement ou fréquemment.
Seuls trois des trente hommes qui composaient la cohorte ont déclaré avoir été contaminés par voie orale, leurs rapports anaux ayant toujours été protégés. L’un d’entre eux a rejeté toute possibilité d’avoir été contaminé par contact oral avec du sperme.
Deux autres participants, encore, ayant eu des rapports anaux fréquents mais toujours protégés, ont cependant nié la possibilité d’une contamination par voie orale.

Bochow a établi, au cours de son étude, les profils suivants :

  • 1. Hommes ayant eu, l’année qui a précédé la contamination, de fréquents rapports à risque (à savoir des rapports sexuel anaux non protégés avec un partenaire au statut sérologique inconnu) : 7 individus sur les 30 de la cohorte.
  • 2. Hommes ayant eu des phases de rapports à risque à plusieurs moments de leur vie : 5.
  • 3. Hommes ayant eu un, deux ou trois rapports à risque : 7.
  • 4. Hommes déclarant n’avoir pas eu de rapport anal à risque : 5.
  • 5. Hommes ayant été contaminés dans le cadre d’une relation stable : 5.
  • 6. Un homme a systématiquement nié tout mode de contamination identifiable eu égard à ses comportements sexuels et à sa prophylaxie.

Les facteurs pouvant expliquer la contamination

Dans ses entretiens, Bochow s’est intéressé aux facteurs qui ont pu conduire aux rapports sexuels à risque ayant occasionné la contamination :

  • Le besoin de proximité : on retrouve le besoin de proximité dans tous les cas de figure, que ce soit dans le cadre d’une relation stable ou dans le cadre d’une rencontre. Dans le cadre d’une relation stable, chacun s’accorde à trouver que le préservatif est un frein à l’exploration de l’intimité du couple. Dans le cadre d’une rencontre, on négligera d’autant plus le préservatif que l’autre est perçu comme particulièrement attirant et incarne un fantasme de relation stable. Il est intéressant de noter par ailleurs que ce critère d’attractivité est particulièrement valable pour les hommes n’ayant que rarement des rapports anaux non protégés avec un partenaire occasionnel.
  • Le sentiment d’invulnérabilité : on retrouve ce sentiment d’invulnérabilité notamment chez les hommes qui ont eu de longues périodes de rapports à risque sans que cela ait d’abord entrainé leur contamination au VIH. Du coup, la notion de risque est devenue abstraite et a fini par faire apparaître comme inutile ou du moins accessoire l’usage du préservatif. Rien à voir donc avec le bareback, qui, lui, au contraire, est un jeu délibéré avec le risque.
  • Une normalisation du sexe non protégé : sur les sept hommes qui ont déclaré avoir eu régulièrement des rapports sexuels non protégés, deux seulement ont déclaré que le sexe anal non protégé était devenu pour eux une pratique habituelle et faisait partie intégrante de leur mode de sexualité. L’un d’eux a par ailleurs rapporté que le port du préservatif occasionnait chez lui des troubles de l’érection.
  • La dynamique de groupe : parmi les hommes ayant rapporté avoir régulièrement des rapports à risque, une autre catégorie s’est clairement dégagée : ceux qui dans certaines circonstances ne font jamais (ou peu) usage du préservatif : sex parties, sex clubs - alors que dans toute autre circonstance ils se protègent. Boshow note que la dynamique de groupe consiste dans ce cas moins à encourager les rapports non protégés, qu’à ne pas les décourager, ce qui (ndlr) est donc beaucoup plus insidieux et donc dangereux.
  • La consommation de drogues et / ou d’alcool : parmi les participants à l’étude, ceux qui sont le plus coutumiers des rapports sexuels à risque sont aussi ceux qui consomment le plus alcool et drogues ; contrairement à ce qu’on pourrait penser au premier abord, la consommation de drogues et d’alcool n’est pas en lien direct avec la contamination, dans le sens où la prise de risques sexuels serait due à une perte de contrôle et de repères provocant une baisse des reflexes de prévention. Bochow a constaté chez ces sujets une attirance générale pour le risque : il n’y a donc pas entre l’usage de stupéfiants et les comportements sexuels à risque un rapport de cause à effet mais un rapport de contiguïté. Ainsi, ceux qui sont les plus coutumiers des rapports sexuels à risque et de la consommation de drogues et d’alcool sont aussi ceux qui de façon générale, dans leur vie, vont au devant du risque et témoignent, dans leurs rencontres et leurs parcours, d’un goût prononcé pour l’exploration de situations inconnues. Ainsi, l’alcool et la drogue constituent deux facteurs parmi d’autres qui fragilisent des réflexes de prévention déjà vacillants.
  • L’homosociabilité : de façon générale, les participants les plus coutumiers des rapports sexuels à risque sont aussi ceux qui fréquentent le plus la scène gay et les lieux de consommation sexuelle (sites internet compris) et qui ont le plus grand nombre de partenaires. Ce sont aussi ceux qui ont le plus large réseau d’amis gays et qui, donc, sont le plus en contact avec la réalité sociale et médicale du VIH : ils constatent ainsi quotidiennement que, depuis 1996 et l’apparition des trithérapies, la réalité de la maladie s’est considérablement modifiée et que l’on peut, même contaminé par le VIH, jouir d’une qualité de vie réelle. Ce qui bien sûr contribue à rendre la maladie et donc la contamination beaucoup moins effrayantes. Ainsi, Bochow note un changement important : chez les gays, avant l’arrivée des trithérapies, plus un homme était confronté au VIH dans le cadre de ses relations sociales, plus il était informé sur les modes de transmission et la réalité de la maladie et plus il se protégeait. Aujourd’hui, la situation s’est inversée : les gays qui fréquentent le plus de séropositifs restent les plus informés mais sont aussi devenus ceux qui prennent le plus de risques. A l’opposé, parmi ceux qui prennent le plus de risques, on trouve également des hommes qui fréquentent très peu la communauté gay et s’en tiennent à distance parce qu’ils n’assument encore que mal leur homosexualité.

Les réactions face à la contamination

De façon logique, plus les participants ont pris de risque et plus il leur est aisé d’accepter et d’intégrer leur contamination au VIH : ils n’ont pas cherché à se contaminer mais avaient fini par accepter la contamination comme une possibilité à envisager sérieusement, considérant qu’avoir une vie sexuelle de qualité (à savoir des rapports anaux avec des partenaires nombreux et fréquents) faisait partie intégrante de leur qualité de vie de façon générale. A l’opposé, ceux qui ont le plus de difficulté à accepter et intégrer l’idée de leur contamination au VIH sont ceux qui ont du mal à accepter leur homosexualité et vivent cette contamination comme un châtiment.

La population gay face aux risques : perspectives pour une nouvelle politique de prévention

Bochow constate que son étude qualitative confirme les données obtenues lors de diverses études quantitatives effectuées en Allemagne depuis 1996 : 70% des gays disent n’avoir jamais de comportement à risque. Seuls 11 à 14% des gays interrogés rapportent plus de 4 rapports à risque dans les 12 derniers mois ; de façon générale ces hommes ont tendance à avoir plus de partenaires, à consommer davantage de drogues et d’alcool et à fréquenter davantage les lieux de consommation sexuelle.

Bochow lance trois pistes de réflexions pour une prévention plus efficace :

  • Pour les hommes ayant régulièrement des rapports à risque : dans la mesure où les hommes qui fréquentent le plus la scène gay sont les plus susceptibles d’avoir des comportements à risque, Bochow préconise de mettre l’accent sur ceux qui découvrent le milieu gay (donc essentiellement les jeunes) afin de ne pas laisser s’installer des automatismes comportementaux. Pour les habitués il souligne l’importance d’éviter de pathologiser les rapports à risque sans néanmoins négliger de rappeler que les comportements consuméristes (à savoir un usage fréquent de drogue et d’alcool et la multiplication du nombre de partenaires sexuels) sont des comportements qui, statistiquement, conduisent souvent à des risques de contamination au VIH.
  • Les hommes ayant des rapports à risques occasionnels et peu fréquents : dans la mesure où cette population est aussi celle qui fréquente le moins les lieux de sociabilité gay, elle est logiquement plus difficile à atteindre. Ces hommes sont par ailleurs également moins habitués aux codes de la communauté gay, sont moins souvent confrontés au VIH et donc moins bien informés et moins bien préparés à des relations sexuelles avec un partenaire séropositif. A ce titre, Bochow souligne qu’il ne s’agit surtout pas de mettre en garde les jeunes homosexuels encore isolés contre le caractère dangereux du milieu gay. Au contraire, il est important de nuancer afin de leur montrer que le contact communautaire est un moyen important de s’informer et donc de se protéger. Il faut à ce titre de souligner que la scène gay est d’une grande diversité, que le côté « tout est permis » d’un certain milieu ne leur correspond pas forcément et qu’ils sont tout à fait fondés à tracer d’autres perspectives et à s’affirmer autrement en tant que gays.
  • Pour les couples : il faut souligner à nouveau l’importance d’effectuer un test avant d’avoir des rapports sexuels non protégés entre deux partenaires supposés tous deux séronégatifs. Pour les couples sérodifférents il est important de développer une information efficace sur les TPE (Traitements Post Exposition). En effet, les données disponibles en Allemagne indiquent qu’environ 1/3 des hommes en couple sérodifférent ignorent l’existence même des TPE tandis qu’un autre 1/3 ne sait pas où s’en procurer.
Vos contributions
  • Bochow brise dans son article le mythe du bareback : dans leur écrasante majorité les rapports non protégés ne sont pas un jeu avec le risque de contamination mais au contraire un déni des risques de contamination. En d’autres termes les gays qui ont des rapports anaux non protégés ne le font pas pour se donner des frissons en jouant avec la mort, mais au contraire parce qu’ils pensent n’avoir rien à craindre à ce moment là.
  • Bochow souligne une idée qui n’est que trop rarement mise en avant : le lien entre comportements consuméristes et conduites à risque. Dans le cadre d’un renouveau indispensable des politiques et des messages de prévention, il serait intéressant de pousser plus loin cette piste, encore inexplorée : en cernant mieux les fonctionnements, notamment psychologiques, à l’œuvre dans le consumérisme (de drogues, d’alcool ou de sexe), on pourrait permettre aux gays d’en déjouer les automatismes et de ne pas s’y enfermer. Alors que la consommation sans limite de sexe ou de psychotropes est souvent mise en avant comme un signe d’émancipation, il serait intéressant de voir en quoi ces comportements sont en fait très conditionnés et relèvent souvent d’une véritable perte de contrôle, où la subjectivité loin d’être valorisée est au contraire niée.
  • Bochow souligne de façon très intéressante également l’importance du lien communautaire dans la connaissance et l’appréhension du VIH et donc dans la construction des pratiques de prévention de chacun.
  • Autre point important développé par Bochow : la nécessité de rappeler et donc d’encourager la diversité au sein de la communauté. Ce qu’il appelle le « tout est permis » n’est en effet pas du goût de tous et surtout ne correspond pas à tout le monde. Ainsi, il est important de rappeler que si la liberté de pouvoir disposer de lieux de consommation sexuelle est fondamentale, il est tout aussi fondamental, dans un contexte où la culture gay s’est terriblement normée, de rappeler que ces lieux sont tout sauf un passage obligé de la construction identitaire et qu’il est avant tout important pour chacun de tracer sa voie propre au sein de la communauté. Les individus aussi bien que la communauté ont tout à y gagner.
Vos commentaires

Par La rédaction , le 2.04.2013

Merci à Elias Duparc de prolonger la discussion sur cet article sur le site "Minorités" :

http://www.minorites.org/index.php/…

Ce n’est pas sans me rappeler les longues discussion qu’on a pu avoir avec Cedric (l’auteur de notre article) qui l’ont inspiré pour le commentaire de la rédaction.

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